(Conception artistique : Jean-Dominique Lavoix-Carli)

Avez-vous déjà entendu parler du frère de Cassandre, qui partageait le don de prophétie de sa sœur mais pas sa malédiction ?

Cette légende, comme d'autres mythes, histoires et faits passés, pourrait-elle nous donner des idées afin de rendre plus efficace la diffusion et la communication de nos produits de prospective stratégique et d'alerte précoce ? Pourrait-elle nous permettre d'améliorer le sort des praticiens de prospective stratégique, d'alerte précoce et de gestion de risques ?

Après avoir raconté la légende d'Helenus, nous mettrons en évidence les leçons nous pouvons apprendre de ce mythe (en français nous utiliserons indifféremment le nom grec Helenos et latin Helenus).

La légende d'Helenus

L'histoire d'Hélène provient du tissage des textes de différents auteurs grecs et romains, chacun apportant un éclairage sur une partie de la vie de notre héros. Nous utilisons ici :

  • Poèmes homériques probablement créés au 8e siècle avant J.-C. (entre le 8e et le 6e siècle pour leur forme écrite). Traduction anglaise comme dans le texte. Traduction française (FR) par Charles-René-Marie Leconte de L'Isle.
  • Virgile : Poète romain, 70 BC - 19 BC. Traduction anglaise comme dans le texte. Traduction française (FR) Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet, 2009.
  • Conon : Grammairien et mythographe grec, 63 BC - 14 AD/CE.
  • Dictys Cretensis : récit fictif probablement créé en grec vers le 1er ou le 2e siècle de notre ère (par ex.Dictys Cretensis“, Études luwiennes, 2005?).
  • (Pseudo-)Apollodorius, Bibliothèque (ou Bibliotheca) : un recueil de mythes et légendes grecs : 1er, 2e ou 3e siècle de notre ère (par exemple, Stefano Acerbo, "Anonyme : Apollodorus Bibliotheca [La bibliothèque d'Apollodorus]. L'encyclopédie littéraire", janvier 2019, Researchgate).
  • Pausanias : Géographe grec, 110 AD/CE - c. 180 AD/CE.

Hélènos était un prince troyen, fils du roi Priam et de la reine Hécube et frère jumeau de Cassandre. Un jour, les deux enfants s'endormirent dans le temple d'Apollon Thymbraeus et furent retrouvés au matin avec des serpents à leurs côtés léchant leurs oreilles. Depuis lors, ils purent voir et prédire le futur, car ils avaient reçu le don de prophétie (ApollodorusBibliothèque, Sir James George Frazer, Ed, 9.fn 20 Scholiaste sur Hom. Il. vii.44Tzetzes, Scholiaste sur Lycophron, Introd. vol. i. pp. 266 et s., éd. C. G. Müller).

Hélène devint "de loin le meilleur des augures" (Homère, Iliade, vi. 76).

Alors que Troie était attaquée par les Grecs et que la bataille faisait rage, pendant les premières années de la guerre, Hélène alla voir Aeanas, un cousin au second degré, fils de la déesse Aphrodite et favorisé par Apollon, et Hector, son frère aîné, et leur prédit en détail comment ils pourraient renverser le cours de la bataille et obtenir la victoire. Dans sa prophétie, il voit Hector conseiller à la reine leur mère de conduire les offrandes des femmes troyennes à "Athéna aux yeux étincelants" afin que la déesse écarte de la bataille Diomède, le guerrier grec le plus vaillant et le plus redouté. Il fallait gagner la déesse aux côtés des Troyens, car elle était du côté des Grecs. Hector était assez sage pour écouter attentivement son frère et faire ce qui lui était conseillé. En conséquence,

"... et ils [l'ennemi] jugèrent qu'un des immortels était descendu du ciel étoilé pour porter secours aux Troyens, et ils se rallièrent ainsi. [110] Hector poussa un grand cri et appela les Troyens :
"Braves Troiens, et vous, alliés venus de si loin, soyez des hommes ! Souvenez-vous de tout votre courage, tandis que j'irai vers Ilios dire à nos vieillards prudents et à nos femmes de supplier les dieux et de leur vouer des hécatombes."

Homère, Iliade, vi. 76

Quelque temps plus tard, alors que la "fille du grand Zeus" Athéna, aux yeux clignotants, voulait agir pour favoriser les Grecs et empêcher de trop nombreuses victoires troyennes, Apollon, partisan de Troie, se précipita à sa rencontre. Le dieu "roi Apollon, fils de Zeus" doit trouver un moyen de l'empêcher de se mêler de tout, de préserver Troie, mais aussi de la satisfaire. Les dieux se mirent finalement d'accord sur un plan les satisfaisant tous les deux et reportant une bataille coûteuse pour des combats singuliers contre le très vaillant Hector,

"... Et Hélène, le fils chéri de Priam, comprit en esprit [45] ce projet qui avait trouvé grâce aux yeux des dieux réunis en conseil ; il vint se placer aux côtés d'Hector, et lui parla ainsi : "Hector, fils de Priam, pair de Zeus dans le conseil, veux-tu maintenant m'écouter ? car je suis ton frère. Fais asseoir les Troyens et tous les Achéens [50], et défie le meilleur des Achéens de te combattre d'homme à homme dans un combat redoutable. Ce n'est pas encore ton destin de mourir et de subir ton sort, car j'ai entendu la voix des dieux éternels". Il parla ainsi et Hector se réjouit grandement en entendant ses paroles... "

Homère, Iliade, vii. 44

Helenos était également un guerrier accompli et il combattit les Grecs aux côtés de ses frères (par exemple Homère, Iliade, xii. 94).

Au fil du temps, les héros, grecs et troyens, furent tués les uns après les autres, la mort de l'un entraînant peine, vengeance et mort d'un autre. Patrocle, Hector, Achille, puis Pâris furent occis. Les dieux n'étaient pas en repos et se battaient et se disputaient entre eux pour leur camp favori.

Comme Pâris était mort, Hélène chercha à épouser sa veuve, Hélène. Hélas, son frère cadet Déiphobe lui fut préféré par des manipulations et " par la faveur & la faction des Grands " (Conon, Narrationes, 34).

Dans une version différente et postérieure de la légende, Hélènos et Énée s'indignèrent de voir un comportement sacrilège se dérouler à Troie, lorsqu'Alexandre, un fils de Priam trompa Achille et le blessa dans le temple d'Apollon (Dictys Cretensis iv. 18).

Dans ces deux récits, Hélènos décida de quitter Troie et de se réfugier sur le mont Ida.

"...Il [Hélène] ne craignait pas la mort mais les dieux, dont Alexandre avait profané les sanctuaires, un crime que ni Énée ni lui-même n'étaient capables de supporter. Quant à Énée, craignant notre colère, il était resté en arrière avec Anténor et le vieil Anchise,...
... A la même époque, les fils d'Antimaque (dont nous avons parlé plus haut) se présentèrent à Hélène comme représentants de Priam. Mais il refusa de faire ce qu'ils lui demandaient, c'est-à-dire de retourner auprès de son peuple, et ils s'en allèrent. 

Dictys Cretensis iv. 18

Les Grecs, apprenant la retraite d'Helenos, le firent alors prisonnier et le forcèrent ou l'incitèrent à parler.

Alors qu'[Hélène] vivait là tranquillement, Calchas persuada les Grecs de lui tendre une embuscade et d'en faire un prisonnier de guerre, ce qu'ils réussirent. Hélène, intimidé, prié, caressé, poussé aussi par son ressentiment, révéla aux Grecs le secret de l'état ; que le sort de Troie était de ne pouvoir être pris qu'au moyen d'un cheval de bois, & qu'il fallait de plus enlever une statue tombée du ciel, appelée le Palladium[146], qui de toutes les statues conservées dans la citadelle, était la plus petite. "

Conon, Narrationes, 34 - Note : Le Palladium est une statue en bois de Pallas Athena, “Athéna la sage".

Et ainsi le destin de Troie fut scellé. Troie tomba.

Le destin d'Hélène était désormais lié aux Grecs. Il prédit à Pyrrhus l'aîné qu'il s'établirait en Épire, ce que Pyrrhus fit. Pyrrhus accorde à Hélénus le royaume des Chaoniens. Ainsi, Hélénus devint roi. Hélénus épousa Andromaque, la veuve d'Hector puis de Pyrrhus (Pausanias, Description de la GrèceTome 1, l'Attique, i. 11, ii. 23, fn 139 et 140). Enée, fuyant une Troie deux fois déchue comme les dieux le lui avaient ordonné, son père Anchise sur le dos, découvre en ces termes la surprenante situation :

[294] "Là, un récit incroyable parvient aussitôt à nos oreilles : Hélénus [latin pour le grec Helenos], le fils de Priam, règne sur des villes grecques, il possède et l'épouse et le trône de Pyrrhus l'Éacide ; Andromaque une seconde fois est échue à un époux de son pays."

Virgile, Énéide, iii. 294-490

Le roi Hélénus accueillit son cousin à son arrivée. Puis, Aenas, inquiet de son voyage et de son destin, en profita pour demander la prophétie du grand voyant.

[356] "... Ô fils de Troie, interprète des dieux, toi qui connais la volonté de Phoebus, le trépied et le laurier des Clariens, les étoiles, les langues d'oiseaux et les présages de l'aile volante, viens, dis-moi - car tous les signes du ciel m'ont adressé des paroles favorables au sujet de mon voyage, et tous les dieux, dans leurs oracles, m'ont conseillé de me rendre en Italie et d'explorer des terres lointaines ; mais Céléno la harpie prophétise un présage étonnant, horrible à dire, et menace d'une fureur maléfique et d'une affreuse famine - quels périls dois-je d'abord éviter ? Et par quel moyen puis-je surmonter de telles souffrances ?

Virgile, Énéide, iii. 356.

Comme au début de la guerre de Troie, Hélènos offrit une vision détaillée et pleine de conseils, bien qu'incomplète car les mortels ne peuvent pas tout savoir et les dieux cachent toujours certains de leurs desseins.

Alors , après un sacrifice rituel de jeunes taureaux, Hélénus implore la paix des dieux ; ayant dénoué les bandelettes autour de sa tête sacrée, il me prend la main et, ô Phébus, il me conduit apeuré vers la puissance divine, au seuil de ton temple. Le prêtre enfin, de sa bouche inspirée, énonce cette prophétie :

[374] "'Déesse-née, puisqu'il est clairement prouvé que c'est sous de meilleurs auspices que tu traverses la mer - car c'est ainsi que le roi des dieux distribue les destins et fait tourner la roue du changement, et tel est le parcours circulaire - je vais t'expliquer en paroles quelques petites choses parmi beaucoup d'autres, afin que tu puisses traverser plus sûrement les mers de ton séjour, et trouver le repos dans le havre d'Ausonia ; car les Parques interdisent à Hélène d'en savoir plus et Junon de Saturne retient sa parole..... De plus, si Hélène a quelque clairvoyance, si le voyant peut prétendre à quelque foi, si Apollon remplit son âme de vérités, cette seule chose, née déesse, cette seule chose au lieu de tout, je la prédirai, et je répéterai encore et encore l'avertissement : le pouvoir de la puissante Junon honore d'abord par la prière ; à Junon, chantez joyeusement des vœux, et gagnez la puissante maîtresse par des cadeaux suppliants.... Voilà les avertissements qu'il vous est permis d'entendre de ma voix. Allez donc, et par vos actes, exaltez la grandeur de Troie jusqu'au ciel ! "..."

Virgile, Énéide, iii. 356-374

Enée écouta Hélènos et fonda Rome. Hélénos continua à régner avec sagesse et clairvoyance sur le royaume des Chaoniens en Épire.

Que pouvons-nous apprendre d'Helenos ?

Une prospective réussie est précise et "actionnable"

Dans le récit d'Hélènos, nous retrouvons la plupart des éléments habituellement soulignés comme essentiels en termes de prospective, ce qui souligne leur importance intemporelle.

Tout d'abord, les prévisions d'Helenus sont à chaque fois très détaillées et précises.

Ceux qui les reçoivent peuvent donc utiliser cette "prospective" de manière très pratique pour l'action. Nous ne sommes pas dans le domaine des généralités ni du flou, au contraire.

De toute évidence, la clairvoyance du voyant troyen est fondamentalement exploitable. En fait, elle est plus qu'exploitable.

La prospective signifie conseiller pour une action réussie

Les prophéties d'Helenos sont des conseils concrets sur ce qu'il faut faire pour atteindre un objectif souhaité en harmonie avec les forces en présence.

Conseil et non neutralité

Contrairement à l'option choisie par les services de renseignement, où la prospective et les recommandations politiques sont séparées (cf. De la malédiction de Cassandre au succès de la Pythie), avec Helenus nous sommes définitivement dans le domaine du conseil quant au futur.

Sauf si nous travaillons dans le domaine du renseignement, et toujours en veillant à ne pas créer de ressentiment, il serait peut-être bon, finalement d'abandonner l'idée de séparer la prospective des recommandations politiques. Au contraire, nous devrions peut-être accepter pleinement que nous devons également fournir des conseils en termes de politiques.

Homère, en effet, nous montre également que si les gens écoutent Helenus et font ce qui a été prophétisé, le succès suit.

En conséquence, même si, en tant que praticiens de la prospective et de l'alerte stratégiques, nous devons envisager tous les scénarios possibles, les probabiliser et les surveiller, ce que nous devons donner aux responsables politiques et aux décideurs, ce sont des conseils pour une réponse victorieuse ou gagnante. L'alerte est nécessaire, mais elle pourrait être mieux reçue si elle était accompagnée ou transformée en "prospective et alerte pour le succès".

Accessoirement, de nos jours, compte tenu de la propension à être anxieux et craintif face à la réalité et du souhait d'une fin heureuse et de la "positivité", une telle approche peut sauver le praticien de la prospective stratégique et de l'alerte de nombreuses situations désagréables.

Cependant, être capable non seulement de faire de la prospective exploratoire, ainsi que de l'alerte, mais aussi de les transformer en prospective normative pour une politique réussie demande presque deux fois plus de travail. Ainsi, il reste à voir si les décideurs et les différents acteurs sont prêts à fournir les ressources nécessaires et à payer le prix pour atteindre ce résultat (bien sûr, je ne considère pas ici les analyses et travaux sous-optimaux et bâclés).

La prospective et les dieux

De manière très intéressante, et d'une manière qui est liée à ce que nous avons vu avec la Pythie (voir Helene Lavoix, "De la malédiction de Cassandre au succès de la Pythie“, The Red Team Analysis Society, mai 2021), le récit d'Hélènos nous apprend qu'il est impossible de dissocier une prospective réussie de l'écoute de dieux spécifiques puis d'actions permettant de nous les concilier. Comment pouvons-nous interpréter cet aspect au XXIe siècle ?

Réenchanter la prospective

Hélénus, comme tous les personnages de l'Iliade, vit avant tout dans un lieu qui n'a pas encore été victime du désenchantement du monde apporté par la modernité, comme l'explique Max Weber (1917). Leur comportement, y compris leur clairvoyance, ne peut être compris que si l'on cherche à comprendre leurs interactions avec les dieux et avec un monde où les dieux jouent un rôle tout puissant.

Transposer la légende et sa sagesse à notre époque et à notre siècle ne signifie pas simplement transformer une attitude passée considérant le sacré et révérant les dieux par un présent d'asservissement aveugle à la science et à la technologie qui se croient libres et laïques.

Pour "réenchanter la prospective" correctement, nous devons utiliser une compréhension du symbole et de l'essence des archétypes que les dieux d'Homère et de Virgile incarnent, en suivant Jung (L'homme et ses symboles, 1964). Par conséquent, nous profiterons pleinement du récit d'Helenus.

S'incliner devant l'entrelacement de forces supérieures

La clairvoyance d'Hélènos provient de la compréhension de situations complexes en évolution, résultant de forces le plus souvent invisibles et déclenchées à la fois par les humains et les dieux. Les dieux sont en effet l'incarnation de ces forces.

Cela correspond à considérer l'interaction et l'imbrication de diverses dynamiques - les "forces" - à l'œuvre dans le monde. Pour comprendre ce jeu, il faut donc s'intéresser et comprendre les processus sous-jacents dont résultent les phénomènes. C'est ce que j'appellerais la véritable analyse prospective classique, qui nous amène à développer un modèle pour chaque question (voir Cours 1 sur la modélisation analytique).

Il est essentiel ici de souligner qu'une telle compréhension ne peut en aucun cas être obtenue par une juxtaposition de multiples tendances déconnectées, comme on le trouve souvent de nos jours (par exemple, pour certains des dangers et de l'insuffisance de telles approches, H. Lavoix, Les technologies clés du futur (1), The Red Team Analysis Society, juin 2021). L'incapacité à créer des taxonomies hiérarchiques dont font preuve de nombreuses personnes dans notre domaine et, plus largement, de plus en plus dans la société, est au mieux déroutante, au pire dangereuse. De même, l'incapacité des individus à comprendre la transitivité des facteurs (si A implique B et B implique C, alors A implique C) est tout aussi inquiétante.

Ce qui pourrait résulter de ces approches, dans le meilleur des cas, est un panorama disparate totalement inadapté à une action réussie.

Pour expliquer la propagation de telles perspectives insatisfaisantes, nous pouvons avoir, entre autres facteurs, l'effet Dunning Kruger ("Unskilled and Unaware of It... 1999, voir Cours 1 sur la modélisation analytique, Cours 3 sur l'atténuation des biais). Pire encore, nous pouvons craindre qu'une baisse générale de l'intelligence - mesurée par les scores de QI - dans les pays développés ne commence à se manifester ici (Evan Horowitz, "Les taux de QI sont en baisse dans de nombreux pays développés, ce qui n'augure rien de bon pour l'humanité.“, Pensez àmai 2019 ; Peter Dockrill, "Les scores de QI chutent dans un renversement "inquiétant" de l'essor de l'intelligence au XXe siècle“, Alerte scientifique, 13 juin 2018). Si ces recherches étaient exactes, alors la baisse serait éventuellement de 7 points de score de QI en moins par génération à partir de 1975, avec des variations en fonction de diverses variables. Bien sûr, nous pouvons décider de nier ces recherches ou l'idée de QI mais cela reviendrait à "casser le thermomètre", ce qui serait une attitude très destructrice.

Si la diffusion d'approches insatisfaisantes, incapables de prendre en compte des interactions complexes, était une tendance établie, il faudrait alors trouver des moyens de compenser et de convaincre les gens d'utiliser ces moyens.

En effet, le récit d'Helenus nous apprend que la prévoyance doit tenir compte des forces, même invisibles, qui sont à l'œuvre et qu'elle est une condition nécessaire à la réussite.

Ce n'est cependant pas suffisant.

Les dieux à honorer

L'histoire d'Hélènus montre également que les êtres humains doivent accepter et s'incliner devant ces forces, qui sont plus grandes qu'eux.

Dans ces conditions, ceux qui font preuve de clairvoyance réussiront.

Cela signifie que la prospective doit également inclure des conseils relatifs au meilleur comportement à adopter pour réussir face à ces forces plus grandes que nous.

Par exemple, dans le contexte de la guerre, Hélénos explique à Hector ce qu'il faut faire pour cajoler et plaire à Athéna. C'est d'autant plus important qu'Athéna se range normalement du côté des Grecs. Néanmoins, la clairvoyance d'Hélénus est juste et les Troyens réussissent. En d'autres termes, les qualités que les Troyens devaient alors rechercher à la guerre étaient la sagesse car Athéna est la déesse de la sagesse et de la stratégie de guerre, la seconde étant impossible sans la première. Ils écoutent Hélène et gagnent.

Dans la troisième prophétie donnée à Aenas, la déesse qui doit être satisfaite est Junon, la consœur de Zeus. Junon, cependant, était l'ennemie des Troyens en général et d'Aenas en particulier. Une transposition directe à notre siècle est plus difficile. Nous pouvons supposer que le conseil d'Hélène était lié à la nécessité pour Aenas d'accorder une attention particulière aux personnes qui obéissaient encore à la grande déesse, que Junon peut représenter. Ce conseil peut également suggérer qu'Aenas ne devait pas se marier avant d'avoir atteint la fin de son voyage. Quoi qu'il en soit, ce qui importe pour nous, c'est le type et la portée des conseils donnés par Hélène.

En résumé, la leçon que nous pouvons apprendre ici est qu'il faut non seulement examiner attentivement les forces en présence, mais aussi la meilleure façon d'y faire face.

Le devin et les héros justes

Helenus, en tant qu'augure, ne peut être séparé de ceux qui recherchent ses prophéties, l'écoutent attentivement et appliquent ensuite scrupuleusement ses recommandations.

Les deux principaux héros qui écoutent Hélène ne sont pas n'importe quel personnage. Il s'agit d'Hector, le plus valeureux des princes troyens, destiné à succéder au roi Priam, puis d'Aenas, demi-dieu, considéré comme très valeureux et de haute moralité, puis fondateur de Rome. Malgré leur statut et leurs qualités, tous deux écoutent Hélène, car le devin n'est, en fin de compte, que celui qui dévoile une partie des plans des dieux. Ils n'interagissent pas par narcissisme, compétition et volonté de dominer l'autre mais à un niveau supérieur, qui est d'agir ensemble de manière juste pour atteindre un objectif plus grand.

Ce qu'il faut donc retenir ici, c'est l'importance de cultiver autant que possible une primauté donnée à l'objectif et au monde, tant chez le praticien de la prospective stratégique que chez l'utilisateur de la prospective.

Ensuite, et exactement comme nous l'avons vu précédemment dans l'histoire de Tigranes, la disparition des héros va aussi, d'une certaine manière, de pair avec l'absence de prévision qui est délivrée (Helene Lavoix, "Pourquoi le messager se fait-il tuer et comment éviter ce sort“, The Red Team Analysis Society, avril 2021).

En outre, selon les récits ultérieurs, l'attitude défavorable des Troyens eux-mêmes est soulignée. C'est cette même attitude qui pousse Hélènos à se retirer sur le mont Ida.

Il semblerait donc, comme nous l'avions déduit de Plutarque (Pourquoi le messager a été abattu, ibid.), que lorsqu'une société ou une civilisation se décompose, tant les héros que la prospective disparaissent. Il se pourrait que seuls les héros puissent véritablement écouter la prospective. S'il n'y a plus de héros, les personnes qui pratiquent la prospective n'ont d'autre choix que de se retirer.

Cependant, ici, grâce au Virgile romain et au Pausanias grec, il y a une tournure intéressante à l'histoire qui nous amène au-delà de la compréhension de Plutarque.

La récompense ultime

Lorsqu'une civilisation ou une société se décompose, jusqu'à présent dans l'histoire de l'humanité, d'autres prennent le relais, ne serait-ce que temporairement. C'est ce qui est illustré dans notre légende à travers Troie comme puissance en déclin et les cités grecques comme puissances ascendantes.

Une fois que la puissance ascendante a atteint la suprématie, elle peut alors utiliser à nouveau la clairvoyance des devins qui se sont retirés, comme l'a fait Pyrrhus. Faisant preuve de sagesse, car on ne peut gagner sans cette dernière, ils récompensent alors l'augure. C'est ainsi qu'Helenus devient roi.

Les récits ultérieurs tentent d'impliquer davantage Hélènos dans la chute de Troie. Selon eux, alors que la puissance ascendante est toujours en compétition pour la suprématie, elle commence à rechercher les conseils des augures, ceux-là mêmes qui ont dû se retirer de leurs propres sociétés. L'obtention de ces conseils donne à la puissance ascendante les derniers éléments nécessaires pour que l'avènement de la nouvelle ère se réalise.

Dans ces légendes, à la fin, le praticien de la prospective est gagnant, parce que la ligne de conduite qu'il a suivie était d'être fidèle à des forces plus grandes que lui, ainsi qu'aux valeurs justes et à la sagesse qui animèrent Troie jusqu'à la chute des héros, et non de se contenter et d'accepter le reflet pâle et déformé d'elle-même que Troie était devenue.

Ensuite, et cela se retrouve tout au long des récits, avec plus ou moins d'insistance, en refusant d'accepter la décadence de leur propre civilisation, non seulement Hélènos mais aussi Enée, et même Hector, par l'intermédiaire de sa veuve Andromaque, les véritables représentants de Troie continuent d'exister et de prospérer. Hélènos ne se contente pas de régner sur un royaume. Grâce à sa clairvoyance, il aide aussi un Troyen à fonder la puissance héritière de la véritable Troie, Rome.

Ainsi, le récit d'Hélènus se termine sur un double message d'espoir pour les praticiens de la prospective stratégique et de l'alerte précoce. S'ils considèrent vraiment les forces en présence, s'ils obéissent à l'esprit de ces forces, de la prospective et aux valeurs de leur société, alors, à la fin, non seulement seront-ils personnellement récompensés, mais ils contribueront aussi à voir se construire une civilisation meilleure et plus puissante.

Pour conclure, je vous laisse avec une question à méditer : pourquoi nos sociétés ont-elles choisi de se souvenir de Cassandre, de sa malédiction et de son destin tragique plutôt que d'Hélènus, de son don et de son destin glorieux ?


Note

*Ilios et Troie étaient traditionnellement considérés comme synonymes dans Homère. Iliade (voir María Del Valle Muñoyerro, "Troie et Ilios chez Homère : Région et ville", Glotta, 74. Bd., 3./4. H. (1997/1998), pp. 213-226.

Bibliographie complémentaire

Homère, La Iliade avec une traduction anglaise par A.T. Murray, Ph.D. en deux volumes. Cambridge, MA, Harvard University Press ; Londres, William Heinemann, Ltd. 1924.

Jung, Carl Gustav, L'homme et ses symboles, 1964.

Kruger, Justin, et David Dunning, "Unskilled and Unaware of It : How Difficulties in Recognizing One's Own Incompetence Lead to Inflated Self-Assessments (en anglais seulement)“, Journal de la personnalité et de la psychologie sociale, vol 77, no 6, p 1121-1134, American Psychological Association (1999).

Weber, Max, "La science comme vocation" 1917.

Publié par Dr Helene Lavoix (MSc PhD Lond)

Dr Hélène LavoixPh. D. Lond (relations internationales), est la présidente-directrice générale de The Red Team Analysis Society. Elle est spécialisée dans la prospective stratégique et l'alerte pour les relations internationales et les questions de sécurité nationale et internationale. Elle s'intéresse actuellement à la guerre en Ukraine, à l'ordre international et à la montée de la Chine, au dépassement des frontières planétaires et aux relations internationales, à la méthodologie de la SF&W, à la radicalisation ainsi qu'aux nouvelles technologies et à la sécurité.

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