Le réchauffement de l'Arctique est le théâtre d'une révolution maritime, géopolitique et géo-économique en cours.

Ainsi, fin août 2018, la société danoise Maersk, l'un des principaux armateurs du monde et "la plus grande compagnie de transport maritime par conteneurs au monde, tant par la taille de sa flotte que par sa capacité de chargement" (site web), a envoyé un premier porte-conteneurs empruntant cette route, afin de tester son utilisation commerciale. Le navire allait de Vladivostok à Saint-Pétersbourg, par le détroit de Béring, en longeant la côte nord de la Sibérie (Tom Embury-Morris, "Un porte-conteneurs traverse la route de l'Arctique pour la première fois de l'histoire en raison de la fonte de la glace de mer”, L'Indépendant18 septembre 2018).

Depuis 2013, chaque année, le nombre de convois de fret chinois empruntant la route maritime russe du Nord, également appelée passage du Nord-Est, augmente grâce au réchauffement rapide de la région, qui la transforme en un espace navigable. Entre-temps, les autorités politiques, économiques et militaires russes ont lancé un vaste programme de développement des infrastructures, de la navigation et de la défense de cette zone de 4500 km de long, qui relie le détroit de Béring à la frontière entre la Russie et la Norvège.

Pendant ce temps, les compagnies énergétiques russes, chinoises et françaises développent de nombreuses et massives opérations pétrolières et gazières dans la zone économique exclusive maritime russe en plein réchauffement (Jean-Michel Valantin, "Le réchauffement de l'Arctique russe : où convergent les intérêts stratégiques de la Russie et de l'Asie ?”, The Red Team Analysis Societyle 23 novembre 2016). Cet effort impressionnant de la Russie est encore plus important pour comprendre que la Russie est un géant mondial de l'énergie et qu'elle s'efforce de conserver ce statut. Actuellement, la Russie possède de vastes réserves de pétrole et de gaz, avec plus de 80 milliards de barils de réserves prouvées et 44,6 billions de mètres cubes de réserves de gaz naturel, supérieures à celles de l'Iran (Agence américaine d'information sur l'énergie, "Russie", 28 juillet 2015).

En septembre 2018, l'armée russe a organisé des manœuvres géantes en Sibérie et dans l'Extrême-Orient russe. L'armée chinoise a été associée à cet exercice "Vostok 18". Puis, du 23 octobre 2018 au 7 novembre 2018, l'OTAN a organisé les manœuvres "Trident Juncture 2018" dans la région arctique, entre la Norvège et l'Islande, menant ainsi son plus grand exercice militaire depuis la fin de la guerre froide en 1991 (Christopher Woody, "L'US Navy se rapproche de la Russie dans des conditions de gel et prévoit de rester sur place.“, Initié aux affaires7 novembre 2018).

Dans ce contexte, on peut voir que la présence et les manœuvres militaires de la Russie, de la Chine et de l'OTAN dans l'Arctique sont intimement liées à la révolution géophysique que connaît la région par son réchauffement rapide dû au changement climatique, car c'est son réchauffement qui rend possible l'ouverture de la route maritime du Nord ainsi que son développement énergétique. En d'autres termes, la militarisation de l'Arctique n'est rien d'autre qu'un complément au développement industriel et commercial par les différents acteurs de cette toute nouvelle situation géophysique/géo-économique. Cela signifie que les manœuvres militaires russes et chinoises dans l'Arctique font partie de son développement économique : cette extension de la puissance économique nationale à la puissance militaire correspond assez précisément à la définition du mercantilisme élaborée au XVIIe siècle, lorsque les grandes puissances européennes, notamment la France et la Grande-Bretagne, ont utilisé des moyens militaires pour servir leurs intérêts économiques nationaux ("Mercantilisme”, Encyclopedia Britannica). Ainsi, la militarisation de l'Arctique par la Russie, la Chine et les membres de l'OTAN apparaît comme une nouvelle forme de mercantilisme à l'ère du changement climatique

Ces événements soulèvent la question de savoir s'ils sont liés par "plus" que les opportunités qui émergent du réchauffement de l'Arctique dû au changement climatique. On peut se demander s'ils ne sont pas aussi les manifestations d'une profonde réorganisation de la mondialisation qui serait motivée par la pression exercée par les nouveaux intérêts nationaux géo-économiques, qui se rencontrent et se heurtent dans l'Arctique en réchauffement.

Pour répondre à cette question, nous allons d'abord examiner la signification stratégique de la militarisation actuelle de certaines zones de l'Arctique. Ensuite, nous verrons comment le réchauffement de l'Arctique russe attire différents intérêts nationaux asiatiques et devient ainsi un nouvel espace géo-économique reliant l'Asie à la Russie et à la zone de l'Atlantique Nord. Ensuite, nous verrons comment le croisement des intérêts nationaux géo-économiques et militaires pourrait signaler l'émergence du "néo-mercantilisme".

Armées de l'Arctique (réchauffement)

Du 25 octobre au 7 novembre 2018, l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) a organisé pour la première fois des manœuvres gigantesques dans la région arctique, baptisées Trident Juncture. Ces manœuvres ont mobilisé 50.000 soldats, 150 avions, 10.000 véhicules terrestres et 60 navires de guerre. Elles étaient centrées sur la Norvège et l'Islande, où des exercices de débarquement, de déploiement et de combat ont eu lieu. Elles ont été menées pour démontrer la capacité de réaction face à un adversaire hypothétique et anonyme qui mettrait en danger un autre membre de l'OTAN dans la région arctique. Cet "anonymat" officiel n'a pas empêché la Russie de protester officiellement contre cet exercice militaire qui se déroulait très près de ses frontières terrestres et maritimes (Christopher Woody, "La Russie mène ses exercices de missiles au coude à coude avec les plus grands jeux de guerre de l'OTAN depuis des années”, Initié aux affaires31 octobre 2018).

Cependant, il faut noter que, du 11 au 17 septembre 2018, l'armée russe a organisé des manœuvres militaires massives de son propre chef, baptisées Vostock 18, mobilisant 300.000 soldats, plus de 36.000 véhicules terrestres, 80 navires de guerre et 1000 avions. Pour la première fois, les autorités politiques et militaires russes avaient invité l'Armée populaire de libération chinoise à participer à cet exercice, donnant ainsi une signification géopolitique supplémentaire à cet événement en démontrant la proximité politique et militaire de la Russie et de la Chine face à d'éventuelles menaces stratégiques (Lyle J. Goodstein, "Ce que signifie l'exercice Vostok-18 de la Russie avec la Chine“, L'intérêt national5 septembre 2018).

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Jean-Michel Valantin (PhD Paris) dirige le département Environnement et Géopolitique de la Société d'analyse (équipe) rouge. Il est spécialisé dans les études stratégiques et la sociologie de la défense, avec un accent sur la géostratégie de l'environnement et de l'intelligence artificielle.

Image : Les Marines américains avec la 24ème unité expéditionnaire de la marine participant à l'exercice Trident Juncture 18, déchargent un véhicule amphibie d'assaut, transporté sur un coussin d'air d'une embarcation de débarquement, à Ålvund, Norvège, le 30 octobre 2018. Trident Juncture 18 renforce la capacité des États-Unis et des Alliés et partenaires de l'OTAN à travailler ensemble pour mener des opérations militaires dans des conditions difficiles, 30 octobre 2018, par le corps des Marines des États-Unis ; photo du caporal Menelik Collins, domaine public.

Publié par Dr Jean-Michel Valantin (PhD Paris)

Le Dr Jean-Michel Valantin (PhD Paris) dirige le département Environnement et sécurité de la Société d'analyse (équipe) rouge. Il est spécialisé dans les études stratégiques et la sociologie de la défense, avec un accent sur la géostratégie environnementale. Il est l'auteur de "Menace climatique sur l'ordre mondial", "Ecologie et gouvernance mondiale", "Guerre et Nature, l'Amérique prépare la guerre du climat" et de "Hollywood, le Pentagone et Washington".

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