(Conception artistique - image principale : Jean-Dominique Lavoix-Carli)

Lors d'une réunion avec des hauts responsables et des décideurs, un participant faisait remarquer combien il était difficile de mettre en garde contre un danger imminent ou futur. Ce faisant, on risque d'être qualifié de négatif ou de désagréable et, finalement, mis de côté. Dans ces conditions, comment faire de la prospective stratégique et de l'alerte précoce si le fait de dire des vérités qui dérangent nous fait courir le risque d'être exclus ?

Cette histoire n'est pas un cas isolé, mais se répète sans cesse dans toutes les organisations. Elle imprègne notre vie sociale et personnelle. Elle aveugle la politique et la géopolitique. Les crises se terminent souvent par des félicitations relatives à la façon dont elles ont été “gérées”, alors que nombre d'entre elles n'auraient jamais dû se produire.

Que se passe-t-il et comment pouvons-nous relever ce défi ? La sagesse ancestrale et la recherche actuelle peuvent-elles nous aider à comprendre et à résoudre ce problème ? Et comment pouvons-nous nous assurer que nous pourrons bien communiquer notre prospective stratégiques et nos alertes précoces sans être réduits au silence ?

Afin d'explorer ces questions, vous pouvez commencer par la courte vidéo ci-dessous “Pourquoi tire-t-on sur le messager“, puis approfondir le sujet avec l'article "Pourquoi tire-t-on sur le messager et comment éviter ce sort", lequel a également servi de base à la vidéo (faite avec NotebookLM) et comprend une bibliographie complète. Enfin, découvrez une illustration concrète de ces dynamiques qui contribuent, parmi d'autres facteurs, à façonner notre monde d'aujourd'hui : le résultat de la COP30 et la nouvelle position louable de l'Islande sur le ralentissement de la Circulation méridienne de retournement de l'Atlantique (AMOC).

Regardez la vidéo

Pour les sous-titres en français : dans les paramètres, il faut choisir ‘on’ pour les sous-titres, puis l'anglais auto-généré, puis la traduction automatique : français.

Lisez l'article

https://redanalysis.org/fr/2021/04/14/pourquoi-le-messager-se-fait-il-tuer-et-comment-eviter-ce-sort/

L'ignorance motivée à l'oeuvre ?

Le résultat de la 30e conférence des Nations unies sur le climat (COP30) peut être considéré comme le résultat d'un cas d'ignorance motivée à l'œuvre, en plus d'une série de facteurs opérationnels et interactifs liés aux relations internationales.

La COP30 a finalement été saluée comme “n'étant pas un échec”, alors que, par exemple, ni la transition vers l'abandon des combustibles fossiles, ni la déforestation n'ont été abordées de manière concrète et incluses dans le document final, et donc que la COP30 est loin d'être un succès (voir, par exemple, Fiona Harvey, ”Fossil fuel giants finally in the crosshairs’: Cop30 avoids total failure with last-ditch deal”, The Guardian, 25 Nov 2025 ; Damian Carrington et al., “UN warns world losing climate battle but fragile Cop30 deal keeps up the fight“, The Guardian, 23 novembre 2025).

Pourtant, selon Simon Stiell, le responsable des Nations unies pour le climat,

“...la COP 30 a montré que la coopération climatique est bien vivante et qu'elle permet à l'humanité de continuer à se battre pour une planète viable, avec la ferme résolution de maintenir l'objectif de 1,5 °C à portée de main [voir l'évaluation du PNUE ci-dessous].

Je ne dis pas que nous sommes en train de gagner la bataille contre les changements climatiques. Mais il est indéniable que nous sommes toujours dans la course et que nous ripostons.

Ici, à Belém, les nations ont choisi l'unité, la science et le bon sens économique.

Cette année, l'attention s'est beaucoup concentrée sur le retrait d'un pays.

Mais malgré les vents contraires politiques violents, 194 pays ont fait preuve d'une solidarité sans faille, soutenant fermement la coopération climatique.

...

Pour la première fois, 194 nations ont déclaré à l'unisson :

« ... la transition mondiale vers de faibles émissions de gaz à effet de serre et la résilience climatique est irréversible et constitue la tendance de l'avenir. »

194 nations ont approuvé cette déclaration mot pour mot, car c'est la vérité, étayée par des flux d'investissement dans les énergies renouvelables qui ont désormais doublé ceux dans les combustibles fossiles.

Il s'agit d'un signal politique et commercial qui ne peut être ignoré...."

Discours de clôture de Simon Stiell : “La COP 30 a montré que la coopération climatique est bien vivante et continue de mobiliser l'humanité dans la lutte pour une planète viable.”, 22 novembre 2025,United Nations Climate Change. [mes commentaires]

Pire encore, trente conférences sur le climat ont abouti à une émission de gaz à effet de serre atteignant des niveaux de plus en plus élevés, avec des températures mondiales qui, probablement, dépasseront de 1,5°C les niveaux de température de l'ère préindustrielle au cours de la prochaine décenniel, pour ne rien dire des années qui suivront, comme l'explique le Programme des Nations Unies pour l'environnement : “The world is likely to exceed a key global warming target soon. Now what?“. Pourtant, année après année, le même système avec les mêmes conséquences est appliqué.

L'échec répété de la lutte contre le changement climatique a également eu une autre conséquence attendue, laquelle devient de plus en plus probable: la circulation méridienne de retournement de l'Atlantique (AMOC) pourrait ralentir (voir, par exemple, Gerard McCarthy, Maynooth University et al. “Is the Atlantic ocean’s “wobble” a warning for Ireland?”, Raidió Teilifís Éireann, 10 septembre 2025). En résumé, dans le meilleur des cas, ce ralentissement signifierait qu'en Europe, mais aussi dans les tropiques et le long de la trajectoire des tempêtes de l'Atlantique Nord, “des étés plus secs et des conditions plus orageuses exacerberont les impacts du changement climatique, même si le réchauffement est atténué” (Ibid).

Déjà, en octobre 2024, 42 scientifiques avaient adressé une lettre au Conseil nordique des ministres afin d'alerter contre les risques liés à l'AMOC, ces risques ayant été précédemment sous-estimés (ICOS, “Scientists warn of collapse of the Atlantic meridional overturning circulation AMOC“, novembre 2024).

La menace est suffisamment sérieuse pour que l'Islande déclare que la défaillance potentielle de l'AMOC constitue une menace pour sa sécurité nationale (par exemple, Steve Hanley, “Iceland Warns Slower AMOC Is A Security Threat To The Nation“, CleanTechnica, 13 novembre 2025).

Ici, l'Islande ne semble pas avoir tiré sur le messager, au contraire. Elle a surmonté le biais de l'ignorance motivée et considère sérieusement la menace.

D'autres pays suivront-ils l'exemple de l'Islande et surmonteront-ils leur ignorance motivée ? En effet, l'impact ne se limitera pas aux pays directement touchés, mais aura des répercussions sur le monde entier, notamment sur la Chine et l'Inde, par exemple. La prise en compte d'un ralentissement de l'AMOC se fera-t-elle suffisamment tôt pour que les mesures nécessaires soient prises ? À quoi ressemblerait le monde international dans ce cas ?

Publié par Dr Helene Lavoix (MSc PhD Lond)

Dr Hélène Lavoix est présidente et fondatrice de The Red Team Analysis Society. Elle est titulaire d'un doctorat en études politiques et d'une maîtrise en politique internationale de l'Asie (avec distinction) de la School of Oriental and African Studies (SOAS), Université de Londres, ainsi que d'une maîtrise en finance (major de promotion, Grande École, France). Experte en prospective stratégique et en alerte précoce, notamment pour les questions de sécurité nationale et internationale, elle combine 30 ans d'expérience en relations internationales et près de 20 ans en prospective stratégique et en alerte. Elle a vécu et travaillé dans cinq pays, effectué des missions dans 16 autres et formé des officiers de haut niveau dans le monde entier, par exemple à Singapour et dans le cadre de programmes européens en Tunisie et en Jordanie. Elle a été chargée de cours (niveau Master) et a enseigné la méthodologie et la pratique de la prospective stratégique et de l'alerte précoce dans des institutions prestigieuses telles que le RSIS à Singapour, SciencesPo-PSIA, ou l'Ecole Supérieure des Forces de Sécurité Intérieure en Tunisie et l'ENA Tunis, Institute of Leadership. Elle publie régulièrement sur les questions géopolitiques, la sécurité des approvisionnements et de l'uranium, l'intelligence artificielle, l'ordre international, la montée en puissance de la Chine et d'autres sujets liés à la sécurité internationale. Engagée dans l'amélioration continue des méthodologies de prospective et d'alerte, Mme Lavoix combine expertise académique et expérience de terrain pour anticiper les défis mondiaux de demain.

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