En mars 2017, le roi Salman d'Arabie saoudite a terminé une tournée de six semaines en Asie par une visite d'État en Chine et une rencontre avec le président chinois Xi Jinping. Cette visite a été l'occasion d'entamer les négociations sur l'intégration de l'Arabie saoudite à la nouvelle stratégie chinoise de la Route de la soie (Michael Tanchum, "L'Arabie Saoudite, prochaine étape sur la route maritime de la soie en Chine”, Forum de l'Asie de l'Est22 mars 2017).

Ce mouvement correspond à une convergence de la grande stratégie chinoise avec la "Vision saoudienne 2030", et semble être le début d'un "pivot saoudien-asiatique", qui a des conséquences géopolitiques importantes. Il s'agit d'un changement de pouvoir international massif, car il favorise la rencontre des intérêts stratégiques saoudiens et chinois.

Saoudien-Arabe-Pos en AsieEn effet, le gigantesque producteur de pétrole arabe cherche des moyens de diversifier son économie et ses alliances, tandis que la Chine cherche des moyens de satisfaire ses énormes besoins énergétiques (Michael Klare, La course pour ce qui reste, 2012). À cette fin, la Chine étend la nouvelle route de la soie (NSR) à de nouveaux pays, qui réussissent déjà avec d'autres pays du Golfe, tels que les Émirats arabes unis et le Koweït.

Les spécificités du NSR chinois et de la nouvelle grande stratégie élaborée par l'Arabie saoudite créent et approfondissent l'existence de stratégies convergentes pour les deux pays, comme nous le verrons ici. Comme nous l'avons fait précédemment pour les EAU (Jean-Michel Valantin, "Les Émirats arabes unis et la nouvelle route de la soie chinoise”, Ta société d'analyse Red (Team)(24 avril 2017), nous allons d'abord nous concentrer sur la raison et la manière dont la nouvelle route de la soie chinoise et la grande stratégie saoudienne convergent, ainsi que sur la signification géopolitique de cette convergence. Nous examinerons également la manière dont cette convergence favorise l'émergence d'un nouveau type de sécurité durable pour les deux pays.

La convergence des stratégies sino-saoudiennes

Les relations sino-saoudiennes sont établies depuis 1990. La Chine a ouvert une représentation dans le Royaume saoudien alors que la guerre froide se terminait (Wang Jin, "Chine et Arabie Saoudite : une nouvelle alliance ?”, Le diplomate(2 septembre 2016). Depuis les années 1990, les exportations de pétrole brut du Royaume vers la Chine ont joué un rôle déterminant dans les relations entre les deux pays. Mais les choses sont en train de changer, notamment en ce qui concerne la nouvelle route de la soie chinoise.

Cette évolution est rendue évidente par l'énorme paquet d'investissements et de commerce sino-saoudien de 65 milliards de dollars signé lors de la rencontre à Pékin entre le roi Salman et le président Xi Jinping (Salman Al Dossary, "Le roi Salman en Chine : la nouvelle route de la soie”, Asharq Al Aswat2 mars 2017). Ce paquet comprend un protocole d'accord entre la société pétrolière nationale saoudienne Aramco et China North Industries Raffinerie Satorp Jer, Jubail - panoramioGroup Corporation, afin de construire deux raffineries, l'une dans la province chinoise du Fujian, et l'autre à Yanbu en Arabie Saoudite. Ces raffineries permettront d'améliorer encore la capacité pétrochimique de cette ville portuaire saoudienne située au large des côtes de la mer Rouge (Michael Tanchum, "Saudi Arabie, la prochaine étape sur la route maritime de la soie en Chine”, Forum de l'Asie de l'Est22 mars 2017).

Cette décision est très importante pour l'Arabie Saoudite. En effet, l'Arabie saoudite est le premier fournisseur de pétrole de la Chine - près de 671 tonnes de pétrole importé par la Chine proviennent du Royaume saoudien, tandis que la Chine est le principal pays de destination de toutes les exportations saoudiennes ( Daniel Workman, "Importations de pétrole brut par pays”, WTEx(14 mars 2017), et le Royaume a l'intention de garantir sa part du marché pétrolier chinois. A cet égard, l'Arabie saoudite est en concurrence avec l'Iran et la Russie, qui répondent également aux besoins croissants de la Chine en pétrole (Jean-Michel Valantin, "L'Arctique russe rencontre la nouvelle route de la soie chinoise”, The Red Team Analysis Societyle 31 octobre 2016 et "L'Iran, la Chine et la nouvelle route de la soie”,Le rouge (Équipe) Société d'analysele 4 janvier 2016). Il convient de noter que ces mêmes pays ont déjà développé des liens profonds avec la Chine.

La construction de raffineries sino-saoudiennes en Chine et en Arabie Saoudite est en soi une évolution stratégique, car, pour la Chine, l'augmentation des capacités pétrochimiques est absolument nécessaire pour répondre à ses besoins non seulement en pétrole brut, mais aussi en produits pétroliers, pour les moteurs à combustion et pour l'industrie chimique (Manan Goel, "La grande majorité des 7,1 millions de bpj de la nouvelle capacité de distillation proviendra du Moyen-Orient, de la Chine et, plus largement, de la région Asie-Pacifique », Heure Khaleeji7 mai 2016).

Pollution sur l'est de la Chine

En outre, les autorités politiques chinoises se sont engagées à assurer une transition énergétique nationale, afin d'atténuer l'importance du charbon dans le bouquet énergétique chinois. En effet, la cendre de charbon pollue gravement non seulement l'air, mais aussi l'eau, et met en danger l'agriculture et la santé collective, devenant ainsi pour la Chine un enjeu sanitaire et politique national (Joseph Ayoub, "La Chine produit et consomme presque autant de charbon que le reste du monde réuni”, Aujourd'hui dans Énergie, US Energy Information Administrationle 14 mai 2014 et Jonathan Kaiman, "La pollution atmosphérique toxique de la Chine ressemble à l'hiver nucléaire, selon les scientifiques“, The Guardian25 février 2014).

Du point de vue chinois, l'intégration de l'Arabie Saoudite à l'initiative de la nouvelle route de la soie est une étape géopolitique majeure. La nouvelle route de la soie, également connue sous le nom de "One Belt, One Road" (OBOR), est une stratégie visant à assurer un flux constant de ressources énergétiques, de marchandises et de produits nécessaires au développement industriel et capitaliste actuel de l'"Empire du Milieu", fort de 1,4 milliard d'habitants (Jean-Michel Valantin, "La Chine et la nouvelle route de la soie - Des puits de pétrole à la lune ... et au-delà”, The Red Team Analysis Society6 juillet 2015). Depuis 2013, la Chine déploie l'initiative NSR, qui suscite l'intérêt et l'engagement de nombreux pays d'Asie, d'Afrique et du Moyen-Orient.

Comme nous l'avons expliqué précédemment, la nouvelle route de la soie est une nouvelle expression de la pensée philosophique et stratégique chinoise (Valantin, "La Chine et la nouvelle route de la soie : la stratégie pakistanaise”, L'analyse de la Red Teamle 18 mai 2015). Il est fondé sur une compréhension de la dimension spatiale de la Chine, au sens géographique, ainsi que sur une compréhension des différents pays qui sont impliqués dans le déploiement du NSR. L'espace est conçu comme un support pour étendre l'influence et le pouvoir chinois à l'"extérieur", mais aussi pour permettre à l'Empire du Milieu d'"aspirer" ce dont il a besoin de l'"extérieur" à l'"intérieur" (Quynh Delaunay, Naissance de la Chine moderne, L'Empire du Milieu dans la globalisation, 2014). C'est pourquoi nous qualifions certains espaces comme étant "utiles" au déploiement de l'OBOR, et pourquoi chaque "espace utile" est lié, et "utile", à d'autres "espaces utiles".

Un "espace géographique utile" fondamental pour la Chine est le Golfe Persique et ses Etats membres. En conséquence, l'Arabie saoudite est de facto d'un grand intérêt pour l'initiative de la nouvelle route de la soie. Dans ce cadre conceptuel, l'Arabie Saoudite devient un espace utile pour le NSR non seulement parce qu'elle augmente les capacités saoudiennes à répondre aux besoins énergétiques de la Chine, mais aussi parce qu'elle favorise l'ouverture de la nouvelle route de la soie maritime vers la mer Rouge, grâce aux ports saoudiens, comme Yanbu et Djeddah. En d'autres termes, elle améliore l'accès de la flotte civile chinoise à la mer Rouge, puis au canal de Suez et donc aux marchés méditerranéens du Moyen-Orient, du Proche-Orient, du Maghreb et de l'Europe du Sud.

Signification géopolitique

L'intégration de l'Arabie saoudite au NSR a de puissantes conséquences géopolitiques pour les deux pays. Pour la Chine, le fait que le Royaume saoudien s'associe à sa grande stratégie installe encore plus fortement la Chine comme centre d'attraction pour les pays du Golfe (Jean-Michel Valantin, "Les Émirats arabes unis et la nouvelle route de la soie chinoise”, The Red Team Analysis Society(le 26 avril 2017). Cela confère un poids politique énorme à la Chine, qui devient un de facto "équilibrer l'influence" entre les voisins inquiets du Golfe et les acteurs énergétiques, et entre les producteurs de pétrole de l'OPEP et ceux qui n'en font pas partie, comme la Russie, car tous veulent participer à la croissance de la Chine, tout en se faisant concurrence (Martin Jacques, Quand la Chine domine le monde, 2012). Cette concurrence internationale pour l'accès au marché chinois renforce toujours l'attrait de la nouvelle route de la soie.

Pour l'Arabie saoudite, l'intégration de la nouvelle route de la soie, qui a déjà touché plus de vingt pays, notamment en Asie et au Moyen-Orient, équivaut à un "pivot asiatique".

En outre, elle permet au moins de créer une certaine distance politique et économique entre USAF F-16A F-15C F-15E Tempête du désert edit2le Royaume et les États-Unis. Étant donné l'importance des États-Unis pour l'Arabie saoudite depuis 1944, date à laquelle une alliance a été conclue entre le roi Abdulaaziz Saoud et le président Roosevelt, selon laquelle les États-Unis s'engageaient à défendre le Royaume en échange d'un partenariat privilégié sur le pétrole, cette démarche doit être décryptée (Michael Klare, Sang et pétrole, les dangers et les conséquences de la dépendance croissante de l'Amérique à l'égard du pétrole importé, 2004).

Une des clés pour comprendre ce qui se passe réside dans la politique énergétique américaine qui soutient le développement des exploitations de pétrole et de gaz de schiste et, par conséquent, est en concurrence avec la production saoudienne tout en forçant les prix de l'énergie à baisser. Les Etats-Unis devenant une menace économique, le Royaume trouve de nouvelles alliances pour soutenir son développement à travers sa stratégie économique de diversification (Jean-Michel Valantin, "Inondation de pétrole (1) : Le Royaume est de retour"et "Inondation de pétrole (2)- Pétrole et politique dans un monde (réel) multipolaire”, The Red Team Analysis Society15 décembre 2014, 12 janvier 2015). Pour l'instant, la composante militaire de l'alliance avec les États-Unis reste inchangée, car l'Arabie saoudite reste un des principaux exportateurs de pétrole pour l'Amérique.

Djibouti et la grande convergence

Le "pivot saoudien" trouve une expression intéressante dans la construction d'une base navale saoudienne à Djibouti, qui accueille déjà des bases françaises et américaines, tandis que la Chine achève la construction de sa propre base navale (Jean-Michel Valantin, "Militarisation de la nouvelle route maritime de la soie - en mer d'Oman”, The Red Team Analysis Societyle 19 avril 2017).

Dans le même temps, le Japon commence la construction de sa propre base navale (Julian Ryall, "Le Japon va agrandir sa base militaire à Djibouti”, Jane à 36014 octobre 2016). En d'autres termes, Djibouti est désormais le lieu qui soutient le "pivot africain et moyen-oriental" de la Chine et du Japon, et le "pivot asiatique" de l'Arabie Saoudite. La présence et l'influence de la France et de l'Amérique sont ainsi relativement saturées et diluées par la convergence spatiale du NSR dans leur voisinage immédiat, tandis que l'Arabie saoudite - utilisant également réciproquement le NSR - et le Japon préparent leurs propres formes de projection vers respectivement l'Asie et le monde méditerranéen.

L'une des incertitudes géopolitiques fondamentales potentielles générées par cette évolution est la manière dont d'autres pays stratégiques du Moyen-Orient, en particulier l'Égypte, qui possède le principal accès à la mer Méditerranée par le canal de Suez, vont se positionner par rapport à la nouvelle route de la soie chinoise.

À propos de l'auteur: Jean-Michel Valantin (PhD Paris) dirige le département Environnement et Géopolitique de la Société d'analyse (équipe) rouge. Il est spécialisé dans les études stratégiques et la sociologie de la défense, avec un accent sur la géostratégie environnementale.

Image en vedette : Une ceinture, une route - la Chine en rouge, les membres de la Banque asiatique d'investissement dans les infrastructures en orange. Les 6 corridors proposés en noir, 14 mai 2017, par Lommes (Œuvre personnelle) [CC BY-SA 4.0 ], via Wikimedia Commons.

Publié par Dr Jean-Michel Valantin (PhD Paris)

Le Dr Jean-Michel Valantin (PhD Paris) dirige le département Environnement et sécurité de la Société d'analyse (équipe) rouge. Il est spécialisé dans les études stratégiques et la sociologie de la défense, avec un accent sur la géostratégie environnementale. Il est l'auteur de "Menace climatique sur l'ordre mondial", "Ecologie et gouvernance mondiale", "Guerre et Nature, l'Amérique prépare la guerre du climat" et de "Hollywood, le Pentagone et Washington".

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