Pour être clés, les technologies doivent faciliter et améliorer les actions humaines.

Dans la première partie de cette série, nous avons constaté que se contenter de dresser des inventaires à la Prévert des nouvelles technologies était insuffisant pour identifier les technologies clés de l'avenir. L'utilisation de classifications inadéquates aggrave la situation. Il nous faut davantage : un système expliquant la logique qui sous-tend le succès des technologies. Nous avons donc développé un modèle schématique décrivant les raisons de l'utilisation des technologies, au niveau individuel et collectif.

Dans ce deuxième article, nous appliquons progressivement notre modèle schématique pour identifier plus précisément les technologies clés du futur. En utilisant la logique que nous avons mise en évidence, nous commençons par faire le lien entre la technologie et les actions humaines mises en œuvre pour répondre aux besoins des individus et de la société. Ensuite, nous vérifions que notre modèle nous permet effectivement de considérer l'évolution et les dynamiques, car celles-ci sont cruciales si l'on veut se projeter dans l'avenir. Cela nous donne les premières conditions ou règles que les technologies doivent remplir pour être essentielles dans le futur.

Les technologies clés permettent les actions et leurs conditions

Pour rappel, nous disposons d'un modèle qui rend explicite la logique sous-tendant la raison pour laquelle nous avons besoin de technologies et les utilisons (cf. partie 1 pour une explication).

Maintenant, nous examinons à nouveau ce modèle du point de vue des types de tâches et d'actions que nous devons effectuer pour nous assurer que les besoins individuels et sociaux sont satisfaits.

Les besoins individuels et sociaux (à gauche) sont satisfaits grâce à des "tâches et actions" (la main du milieu) rendues possibles par des technologies qui permettront également de réunir les conditions d'une action réussie.

Les technologies clés sont donc ces technologies qui participent à :

  • Faciliter trois types d'actions
    • le mouvement, le transport de charges, ainsi que la force connexe ;
    • métiers de fabrication et les différents types de mise en œuvre, ainsi que la force connexe ;
    • toutes les tâches liées au calcul, à la mémoire, à la connaissance, à la compréhension, à la transmission, etc.
  • Aider à remplir les conditions de l'action
    • Énergie : a condition de l'action - et de la vie. En effet, sans énergie, rien n'est possible, comme l'a montré Thomas Homer Dixon (The Upside of Down: Catastrophe, Creativity, and the Renewal of Civilization, Random House Canada, 2006).
    • "Défense et attaque" : par rapport à l'énergie, les capacités de "défense et d'attaque" n'ont pas besoin d'être toutes exercées en permanence. La volonté de les exercer, cependant, doit être permanente. C'est la conscience de l'existence d'une volonté inébranlable d'exercer la défense et l'attaque qui rendra cet exercice discontinu et temporaire.
      Un exemple de ce phénomène est la dissuasion nucléaire (par exemple, Alexey Arbatov, "Nuclear Deterrence: A Guarantee or Threat to Strategic Stability?“, Carnegie Moscow Centre, 22 mars 2019). Un autre exemple est l'internalisation des normes et du système moral connexe qui permet à une société de fonctionner (par exemple, Boyd & Richerson, "Culture and the Evolution of the Human Social Instincts", dans Roots of Human Sociality, 2006). Un troisième exemple clé est le monopole légitime de la violence, lorsque les autorités rationnelles et la légitimité permettent que le monopole de la violence soit réellement utilisé le moins possible (par exemple, Moore, Injustice: The Social Basis of Obedience and Revolt, 1978, 440-449)

Les technologies qui permettent de réaliser une ou plusieurs de ces actions et les conditions de ces actions deviennent également fondamentales pour répondre aux besoins individuels et sociaux. Par conséquent, elles deviennent des technologies clés.

Les technologies clés évoluent avec le temps : Vers une phylogénie des technologies ?

Examinons maintenant ces technologies habilitantes d'un point de vue dynamique. Notre modèle schématique permet-il une évolution dans le temps ?

Ce que nous cherchons à établir ici, ce sont les relations évolutives entre la satisfaction des besoins individuels et sociaux et les actions facilitées par les technologies. Ainsi, en empruntant aux sciences naturelles, où la Phylogénie est la science/étude des relations évolutives entre les organismes, nous posons les premières pierres d'une phylogénie des technologies ("Taxonomy and Phylogeny,” Biology Library, Projet LibreTexts, 2019).

Exemple d'une phylogénie, ici pour le SARS-CoV2 (GISAID). Cette approche pourrait être adaptée pour suivre l'évolution des technologies et détecter les futures technologies clés.

Dans cet article, à titre de test et de premiers pas, nous resterons à un niveau schématique, car notre objectif est de créer un modèle-cadre qui pourra ensuite être appliqué à des technologies spécifiques. Il est évident qu'une phylogénie développée devrait détailler précisément l'évolution historique de chacune des technologies habilitantes que nous utilisons comme exemples ci-dessous. Pour l'instant, une esquisse, même imparfaite, est suffisante pour notre objectif. Ce que nous voulons, c'est tester la logique qui sous-tend le modèle.

Des technologies en évolution qui permettent de créer les conditions de l'action

Technologies liées à l'énergie

Les technologies liées à l'énergie ont évolué avec le temps. Nous avons d'abord connu une situation où aucune technologie ou presque n'était utilisée, où le soleil (et probablement la foudre) ainsi que la chasse et la cueillette - la nourriture étant l'énergie fondamentale de l'être humain comme le souligne Homer Dixon (Ibid.) - étaient la seule source d'énergie. Nous sommes ensuite passés à une époque où la "technologie", alors plutôt primitive, a commencé à être impliquée dans la découverte du feu, et l'utilisation du vent et de l'eau.

En avançant dans le temps, nous avons eu les technologies incluses dans l'agriculture sédentaire et celles qui ont permis ou facilité les découvertes liées à l'énergie, par exemple les technologies liées à l'énergie tirée du bois, puis du charbon et du pétrole ou plus largement à l'énergie extraite des combustibles fossiles. Puis les technologies ont participé à l'agriculture intensive, à l'énergie nucléaire, à la transformation en électricité. Enfin, nous avons l'utilisation technologique supérieure ou plus complexe des forces naturelles comme l'hydroélectricité, les panneaux solaires, l'éolienne, l'agriculture de précision, etc.

Technologies liées à la défense et à l'attaque

Les technologies de défense et d'attaque sont passées de l'absence d'armes, où seul le corps humain était utilisé, à l'utilisation d'outils comme armes et de grottes comme habitations. Nous avons ensuite connu le développement du métal et des armes connexes, du tir à l'arc, des armes de siège, des arbalètes, alors que murs, camps, mottes castrales et forteresses, étaient progressivement développées, etc.

Nous eûmes ensuite les armes modernes, l'extension des théâtres d'opérations et les systèmes de défense correspondants permis notamment par la poudre à canon et le moteur à vapeur. Les technologies permettant l'aviation furent ensuite ajoutées.

Nous nous dirigeons maintenant vers des armes et une défense de haute technologie (par exemple, voir les articles relatifs à la sécurité et à la géopolitique dans notre section sur l'IA).

Des technologies évolutives au service de l'action

Technologies liées au mouvement

Les technologies liées au mouvement ont évolué de l'utilisation d'animaux jusqu'aux moyens de transport modernes tels que les voitures, les camions, les avions, les trains, les navires, les navettes spatiales, les "unités" nanotechnologiques, etc.

Technologies liées à la manufacture et à la mise en œuvre

Les technologies liées à la manufacture, à l'artisanat, permirent, par exemple, de passer du nouage de matériaux de base et de peaux puis de tissus, à la coupe et à la couture avec du fil et une aiguille, tandis que les métiers à tisser devenaient de plus en plus mécanisés. Maintenant nous voyons apparaître les tissus intelligents et les textiles programmables ainsi que la capacité de les fabriquer au mieux.

Technologies liées à la cognition, à la perception et à la transmission

Les technologies liées à la cognition peuvent également être considérées comme évoluant avec le temps. Par exemple, pour le calcul, nous sommes passés du boulier aux ordinateurs de plus en plus puissants, puis aux ordinateurs quantiques. Un exemple de ce phénomène est aussi ici le développement de l'intelligence artificielle restreinte (voir L'intelligence artificielle au service de la géopolitique - Présentation de l'IA).

Compte tenu des connaissances et des recherches actuelles, nous devons ici nous pencher à la fois sur la cognition et la perception (par exemple, voir l'article d' Alexandra Michel, basé en partie sur un symposium de science intégrative lors de la Convention internationale des sciences psychologiques 2019 (ICPS) à Paris: Alexandra Michel, "Cognition and Perception: Is There Really a Distinction?", Association for psychological science, 29 janvier 2020). Nous nous sommes fait l'écho de cette perspective lorsque nous avons souligné l'importance des capteurs pour l'IA, les actionneurs en ce qui concerne l'IA n'étant rien d'autre que la possibilité de réaliser actions et tâches (voir notre article correspondant dans la section sur les capteurs et actionneurs pour l'IA, en commençant par Insérer l'intelligence artificielle dans la réalité).

L'importance de la perception et des capteurs nous dit aussi quelque chose de plus.

Elle nous rappelle que l'utilisation évolutive des technologies a lieu dans le monde. La perception doit avoir quelque chose à percevoir. Les capteurs doivent avoir quelque chose à détecter. Pendant ce temps, les actions et les tâches rendues possibles par les technologies agissent quelque part et sur quelque chose.

Ainsi, toutes ces technologies, que nous avons identifiées comme clés, ne sont en fait que potentiellement clés dans le futur. Les conditions qui les ont défini comme clés sont nécessaires, mais non suffisantes.

Les technologies ne peuvent être clés dans le futur (et le présent d'ailleurs) que si elles fonctionnent, si elles remplissent leurs fonctions, dans un environnement donné.C'est ce que nous allons voir dans la dernière partie.


Bibliographie

Images en vedette : Vaisseau spatial et planète par Reimund Bertrams de Pixabay  / Public domain ; ferme hydroponique par iamareri de Pixabay  / Domaine public.


Arbatov, Alexey, "Nuclear Deterrence: A Guarantee or Threat to Strategic Stability?“, Carnegie Moscow Centre22 mars 2019

Bibliothèque de Biologie, "Taxonomy and Phylogeny”, Projet LibreTexts, 2019

Boyd, R. & Richerson, Peter. (2006). Culture and the Evolution of the Human Social Instincts. Roots of Human Sociality.

Dixon, Thomas Homer, (The Upside of Down: Catastrophe, Creativity, and the Renewal of CivilizationRandom House Canada, 2006

GISAID

Michel, Alexandra, "Cognition and Perception: Is There Really a Distinction?", Association for psychological science, 29 janvier 2020.

Moore, B., Injustice: Social bases of Obedience and Revolt(Londres : Macmillan, 1978).


Publié par Dr Helene Lavoix (MSc PhD Lond)

Dr Hélène Lavoix, PhD Lond (relations internationales), est le président/CEO de la Red Team Analysis Society. Elle est spécialisée en prospective et alerte précoce stratégiques (S&W) pour les questions de sécurité nationale et internationale. Elle se concentre actuellement sur la montée en puissance de la Chine, la pandémie de COVID-19, la méthodologie du SF&W, la radicalisation, les environnements extrêmes ainsi que sur les problématiques des nouvelles technologies (IA, QIS, monde virtuel) du point de vue de la sécurité internationale.

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