(Direction artistique et conception : Jean-Dominique Lavoix-Carli)

Avec le sommet 2026 de Davos, la menace américaine sur le Groenland a pris une tournure moins dramatique. Cependant, la problématique n'en a pas disparu pour autant. Les impacts de la crise, par contre, sont de grande ampleur et durables.

Par conséquent, nous devons continuer à surveiller les évènements en cours. Nous allons devoir identifier toutes les dynamiques liées à la question afin d'anticiper les impacts et leur gravité, et ainsi être capables d'y répondre de manière adéquate.

Dans cet article, tout en suivant l'évolution de la situation trilatérale entre le Groenland, le Danemark et les États-Unis, nous nous concentrons sur une dynamique déclenchée par la menace américaine sur le Groenland, laquelle impacte l'avenir même de l'Europe, ainsi que tous les acteurs dans leurs relations quotidiennes avec les États-Unis. Nous examinons les conséquences de la crise sur l'accord commercial cadre entre les États-Unis et l'Union européenne signé au cours de l'été 2025.

Nous expliquons d'abord pourquoi et comment la ratification de l'accord a été gelé. Nous examinons ensuite les prochaines étapes, soulignant qu'un retour au passé est très improbable. Examinant les interactions entre les acteurs, notamment au sein du Parlement européen (PE), nous soulignons l'existence de deux pôles derrière une approche unie pour l'Europe. Finalement, nous esquissons le contour de deux impacts majeurs : une plus grande instabilité en termes de commerce international et les futurs possibles pour l'Union européenne.

Gel du cadre commercial entre les États-Unis et l'UE

Escalade

Alors que le président américain Trump faisait monter la pression sur le Groenland au cours des premières semaines de janvier 2026, les institutions européennes et les États membres de l'Union européenne se sont portés au secours du Danemark et du Groenland, démontrant ainsi la force de l'union sur la désunion, quel que soit le niveau de soutien effectivement apporté.

Le 15 janvier, dans le cadre de l' Exercice Arctic Endurance, des alliés européens et otaniens du Danemark, à savoir la Finlande, la France, l'Allemagne, les Pays-Bas, la Norvège, la Suède et le Royaume-Uni, envoyèrent des troupes symboliques au Groenland, en sus de celles expédiées par le Danemark, afin de montrer leur détermination face à la menace américaine contre le Groenland.1Déclaration du Danemark, de la Finlande, de la France, de l'Allemagne, des Pays-Bas, de la Norvège, de la Suède et du Royaume-Uni, 18 janvier 2026 ; par exemple La France participe à l'opération Arctic Endurance au Groenland - Ministre.

Importations et exportations de l'UE et des États-Unis en 2023 par État membre de l'UE
Importations et exportations (biens) de l'UE vers les États-Unis par État membre de l'UE - 2023 en milliards d'USD - Données : Banque mondiale

En représailles, le 17 janvier, le président Trump menaçait de prélever jusqu'à 25% de droits de douane sur ces huit pays européens.

“... À partir du 1er février 2026, tous les pays mentionnés ci-dessus (Danemark, Norvège, Suède, France, Allemagne, Royaume-Uni, Pays-Bas et Finlande) se verront appliquer un tarif de 10% sur toutes les marchandises envoyées aux États-Unis d'Amérique. Le 1er juin 2026, le tarif sera porté à 25%. Ce tarif sera dû et payable jusqu'à ce qu'un accord soit conclu pour l'achat complet et total du Groenland. ...”

@realDonaldTrump sur TruthSocial, Message du 17 janvier 2026.
Le déséquilibre du commerce de biens entre les États-Unis et l'UE décortiqué : une situation très diverse selon les États membres de l'UE - 2023 en milliards d'USD
Le déséquilibre commercial (biens) entre les États-Unis et l'UE décortiqué - 2023 en milliards d'USD - Données : Banque mondiale

En conséquence, le 18 janvier, le Parlement européen (PE) gela l' l'accord cadre entre les États-Unis et l'Union européenne concernant un accord sur des échanges commerciaux réciproques, équitables et équilibrés (United States-European Union framework on an agreement on reciprocal, fair and balanced trade), lequel fut signé au cours de l'été 2025.2Il convient de noter que cet accord ne concerne que les échanges de biens pour lesquels la balance commerciale est favorable à l'UE et non les services pour lesquels elle est défavorable à l'UE. En 2024, l'UE a importé pour 334,8 milliards d'euros de biens en provenance des États-Unis et a exporté pour 532,3 milliards d'euros de biens vers les États-Unis, affichant ainsi un excédent de 197,5 milliards d'euros. En revanche, l'UE a importé pour 482,5 milliards d'euros de services en provenance des États-Unis et a exporté pour 334,5 milliards d'euros de services vers les États-Unis, ce qui représente un déficit de 148 milliards d'euros. Dans l'ensemble, l'excédent commercial de l'UE avec les États-Unis est de 49,5 milliards d'euros (Source : Commerce entre l'UE et les États-Unis : faits et chiffres). En effet, pour entrer en vigueur, le cadre commercial doit être ratifié par le Parlement européen (voir l'encadré ci-dessous pour le processus d'adoption par l'UE de nouveaux accords commerciaux formels ; notez que le cadre États-Unis-UE n'est pas considéré comme un accord commercial habituel, donc l'étape initiale serait absente, les étapes décrites dans cet article sont en rouge). En raison des menaces du président Trump, le Parlement a estimé que le vote de ratification prévu pour la fin du mois de janvier était impossible.

Le député européen allemand Bernd Lange (Alliance progressiste des Socialistes et démocrates - S&D, deuxième groupe du PE actuel), président de la Commission du commerce international (INTA) du PE, déclarait alors “qu'il demanderait la semaine prochaine à la Commission européenne d'utiliser l'instrument de lutte contre la coercition (ACI) - son ‘bazooka commercial’.”3Sofia Sanchez Manzanaro, “Les derniers tarifs douaniers de Trump menacent de torpiller le pacte commercial entre l'UE et les États-Unis”, Euractiv, le 17 janvier 2026. Cette déclaration va dans le sens de celle d'Iratxe García, présidente du S&D, qui appelait à suspendre l'accord commercial entre l'UE et les États-Unis et à activer l'instrument de lutte contre la coercition.4Communiqué de presse des S&D, S&D : L'accord commercial UE-USA doit rester gelé jusqu'à ce que la stratégie soit claire, le 23 janvier 2026.

De même, Manfred Weber, chef de file du Parti populaire européen - PPE (démocrates-chrétiens), le plus grand groupe du Parlement européen, qui assure la présidence de la Commission des affaires étrangères (AFET), déclarait qu'il était impossible d'approuver l'accord entre l'UE et les États-Unis.5Ibid, Euractiv, 18 janvier 2026.

Nous avons donc bien assisté à une réaction unie du Parlement européen.

Désescalade à Davos

Puis, les événements de Davos eurent lieu.

Le 21 janvier, d'abord, lors de son discours, le président Trump expliqua qu'il n'utiliserait pas la force pour prendre le Groenland, tout en continuant à exprimer son mépris envers les Européens et en restant menaçant.

Lire des extraits du discours du président Trump à Davos

....

LE PRÉSIDENT :  00:19:36-00:20:01 (25 sec)
Et peut-être qu'aucune question d'actualité ne rend la situation plus claire que ce qui se passe actuellement au Groenland. Voulez-vous que je dise quelques mots sur le Groenland ? (Rires)
J'avais l'intention de ne pas en parler dans mon discours, mais j'ai pensé qu'on m'aurait fait une critique très négative. J'ai un immense respect pour les peuples du Groenland et du Danemark, un immense respect.
Mais chaque allié de l'OTAN a l'obligation de pouvoir défendre son propre territoire. Et le fait est qu'aucune nation ou groupe de nations n'est en mesure de sécuriser le Groenland à l'exception des États-Unis. Nous sommes une grande puissance, bien plus grande que les gens ne le pensent. Je pense qu'ils l'ont découvert il y a deux semaines au Venezuela.
…
Après la guerre, nous avons rendu le Groenland au Danemark.
Comment avons-nous pu être aussi stupides ? Mais nous l'avons fait. Mais nous l'avons rendu. Mais à quel point sont-ils ingrats aujourd'hui ? Aujourd'hui, notre pays et le monde sont confrontés à des risques bien plus grands qu'auparavant à cause des missiles, des armes nucléaires, des armes de guerre dont je ne peux même pas parler. Il y a deux semaines, ils ont vu des armes dont personne n'avait jamais entendu parler. Ils n'ont pas pu tirer un seul coup de feu sur nous. Ils ont dit ce qui s'est passé.

Tout était confus. Ils ont dit qu'ils l'avaient en ligne de mire, ils ont appuyé sur la gâchette et il ne s'est rien passé. Aucun missile antiaérien n'a été tiré. Il y en a eu un qui s'est élevé à environ 30 pieds et qui s'est écrasé, juste à côté de ceux qui l'avaient envoyé. Ils ont demandé ce qui se passait. Ces systèmes défensifs ont été fabriqués par la Russie et la Chine.

Ils vont donc retourner à leurs planches à dessin, je suppose. Le Groenland est un vaste territoire presque entièrement inhabité et non développé. Il se trouve sans défense à un emplacement stratégique clé entre les États-Unis, la Russie et la Chine. C'est exactement là qu'il se trouve, en plein milieu - ce n'était pas important, ou presque, lorsque nous l'avons rendu.
Vous savez, lorsque nous l'avons rendu, il n'était pas le même qu'aujourd'hui. Ce n'est pas important pour une autre raison. Vous savez, tout le monde parle des minéraux. Il y en a tellement - il n'y a pas de terres rares, il n'y a pas de terres rares, il y a des traitements rares. Mais il y a tellement de terres rares que pour les atteindre, il faut traverser des centaines de mètres de glace.

Ce n'est pas la raison pour laquelle nous en avons besoin. Nous en avons besoin pour la sécurité nationale stratégique et la sécurité internationale. Cette énorme île non sécurisée fait en réalité partie de l'Amérique du Nord, à la frontière nord de l'hémisphère occidental. C'est notre territoire. Il s'agit donc d'un intérêt fondamental pour la sécurité nationale des États-Unis d'Amérique.

En fait, depuis des centaines d'années, notre politique consiste à empêcher les menaces extérieures de pénétrer dans notre hémisphère. Et nous l'avons fait avec beaucoup de succès. Nous n'avons jamais été aussi forts qu'aujourd'hui. C'est pourquoi les présidents américains ont cherché à acheter le Groenland pendant près de deux siècles. Vous savez, cela fait deux siècles qu'ils essaient de le faire. Ils auraient dû le garder après la Seconde Guerre mondiale, mais ils avaient un autre président.

Ce n'est pas grave. Les gens pensent différemment. Il est cependant beaucoup plus nécessaire aujourd'hui qu'il ne l'était à l'époque. En 2019, le Danemark a déclaré qu'il dépenserait plus de $200 millions pour renforcer les défenses du Groenland. Mais comme vous le savez, il a dépensé moins de 1 % de cette somme - 1 %, il n'y a aucun signe du Danemark là-bas, et je dis cela avec beaucoup de respect pour le Danemark, dont j'aime le peuple et dont les dirigeants sont très bons.

Seuls les États-Unis peuvent protéger cette immense masse de terre, ce gigantesque morceau de glace, le développer, l'améliorer et faire en sorte qu'il soit bon pour l'Europe, sûr pour l'Europe et bon pour nous.. C'est la raison pour laquelle je cherche à obtenir des négociations immédiates pour discuter à nouveau de l'acquisition du Groenland par les États-Unis, tout comme nous avons acquis de nombreux autres territoires tout au long de notre histoire, comme l'ont fait de nombreuses nations européennes.
Ils ont acquis - il n'y a rien de mal à cela. Beaucoup d'entre eux ont même fait le chemin inverse, si vous regardez bien. Certains possédaient de vastes richesses, de vastes terres dans le monde entier. Ils ont fait marche arrière. Ils se sont retrouvés au point de départ, cela arrive aussi, mais certains se sont développés. Mais cela ne constituerait pas une menace pour l'OTAN.

La sécurité de l'ensemble de l'alliance, l'alliance de l'OTAN, s'en trouverait grandement améliorée. Les États-Unis sont traités de manière très injuste par l'OTAN; Je tiens à vous le dire. Et quand on y pense, personne ne peut le contester. Nous donnons tant et nous recevons si peu en retour. J'ai critiqué l'OTAN pendant de nombreuses années et pourtant j'ai fait plus pour aider l'OTAN que n'importe quel autre président, et de loin, que n'importe quelle autre personne.....
....
Mais surtout, j'ai obtenu de l'OTAN qu'elle paie 5 %, ce qu'elle faisait déjà et ce qu'elle fait encore aujourd'hui. C'est donc quelque chose que personne n'aurait cru possible. Ils ont dit que nous n'augmenterions jamais plus de 2 %, mais ils sont passés à 5 % et maintenant ils paient les 5 %. Ils n'ont pas payé les 2 % et maintenant ils paient les 5 %, et ils sont plus forts pour cela et ils ont un excellent, soit dit en passant, secrétaire général qui est peut-être dans la salle.
Mark, tu es là ? Oui, il est là. Bonjour, Mark. Nous n'avons jamais rien demandé et nous n'avons jamais rien obtenu. Nous n'obtiendrons probablement rien, à moins que je ne décide d'utiliser une force et une puissance excessives qui nous rendraient franchement inarrêtables. Mais je ne le ferai pas, d'accord ? Maintenant, tout le monde dit, oh bien. C'est probablement la plus grande déclaration que j'ai faite parce que les gens pensaient que j'utiliserais la force.

Je n'ai pas besoin d'utiliser la force. Je ne veux pas utiliser la force ; je n'utiliserai pas la force. Tout ce que les États-Unis demandent, c'est un endroit appelé Groenland, où nous l'avons déjà eu en tant que fiduciaire, mais que nous avons respectueusement rendu au Danemark. Il n'y a pas si longtemps, après avoir vaincu les Allemands, les Japonais, les Italiens et d'autres pendant la Seconde Guerre mondiale, nous leur avons rendu.
…
Ainsi, ce que nous avons obtenu de l'OTAN n'est rien d'autre que la protection de l'Europe contre l'Union soviétique et maintenant contre la Russie. Nous les avons aidés pendant tant d'années. Nous n'avons jamais rien obtenu, si ce n'est que nous payons pour l'OTAN, et nous avons payé pendant de nombreuses années, jusqu'à ce que j'arrive, nous avons payé, à mon avis, 100 % de l'OTAN parce qu'ils ne payaient pas leurs factures.

Tout ce que nous demandons, c'est d'obtenir le Groenland, y compris le titre et la propriété, parce qu'il faut la propriété pour le défendre. Vous ne pouvez pas le défendre dans le cadre d'un bail. Premièrement, d'un point de vue juridique, ce n'est pas du tout défendable de cette façon. Et deuxièmement, psychologiquement, qui voudrait défendre un accord de licence ou un bail, qui est un grand morceau de glace au milieu de l'océan où, s'il y a une guerre, une grande partie de l'action se déroulera sur ce morceau de glace.
Pensez-y : ces missiles survoleraient le centre de ce morceau de glace. Tout ce que nous attendons du Danemark pour assurer notre sécurité nationale et internationale, et pour tenir à distance nos ennemis potentiels très énergiques et dangereux, c'est ce terrain sur lequel nous allons construire le plus grand dôme d'or jamais construit.

...


https://rollcall.com/factbase/trump/transcript/donald-trump-speech-world-economic-forum-davos-january-21-2026/ - Roll Call Factbase - je souligne

S'ensuivit la rencontre entre le président américain Donald Trump et le secrétaire général de l'OTAN Mark Rutte. Elle déboucha sur un “cadre d'un futur accord concernant le Groenland”. Ce cadre était loin d'être clair en dehors d'un “délai illimité”, selon le président, et devait être précisé lors de négociations au cours des deux prochaines semaines.6Vidéo sur Youtube, “President Trump comments after the meeting with Mark Rutte” (Commentaires du président Trump après la rencontre avec Mark Rutte), KTVU FOX 2 San Francisco, Le 21 janvier 2026. Cela conduisit néanmoins à une nouvelle désescalade, le président Trump renonçant à sa menace d'imposer des droits de douane aux huit nations participant à l'exercice Arctic Endurance.7Ibid.

On pourrait penser que nous reviendrions alors à la situation telle qu'elle existait avant l'escalade, mais ce serait une erreur.

Pas de retour au passé

Tout d'abord, le 22 janvier 2026, alors que le président Trump semblait apaisé par le nouveau cadre pour le Groenland, le sommet d'urgence de l'UE prévu sur la question eut néanmoins lieu. Les dirigeants de l'UE y auraient défendu ensemble une Europe plus unie et plus indépendante, même si le soutient des différents États à cette idée variait en intensité.8par exemple. Politico, “C'est à ce moment-là que les dirigeants européens ont décidé que l'Europe devait faire cavalier seul”, 23 janvier 2026.

Néanmoins, c'était bien à un retour à la normale que pensait la Présidente du Parlement européen Roberta Metsola (PPE). En effet, après le sommet d'urgence de l'UE du 22 janvier, elle déclara qu'il était désormais nécessaire de procéder rapidement au vote de l'accord entre les États-Unis et l'UE.9Eddy Wax/Sofia Sanchez Manzanaro/Thomas Moller-Nielsen, “European Parliament chief pledges to close EU-US trade pact”, Euractiv, Le 22 janvier 2026

Le président du Conseil de l'Union européenne, António Costa, adopta une position similaire à celle de Metsola, déclarant que même si les Européens doivent être respectés, même si seuls le Danemark et le Groenland peuvent décider de leurs affaires, et qu'ils ont le soutien total de l'Union européenne, même si le respect des principes du droit international, notamment la territorialité et la souveraineté, est primordial, il n'en reste pas moins que “Nous devons maintenant nous concentrer sur la mise en œuvre de cet accord. L'objectif reste la stabilisation effective des relations commerciales entre l'Union européenne et les États-Unis.“.10Conseil européen, Conclusions orales du Président António Costa à la suite de la réunion informelle des membres du Conseil européen du 22 janvier 2026“, 23 janvier 2026. Le président du Conseil espérait donc, lui aussi, un retour immédiat à la normale.

Mais ce n'est pas ce qui s'est passé.

En effet, le flou même du “cadre pour le Groenland”, le choc créé par l'escalade et le comportement des États-Unis, qui sont passés d'allié à Etat proférant des menaces, les vantardises continuelles du président Trump, son mépris et sa morgue envers l'Europe et les dirigeants européens, son dédain répété pour les principes de l'ordre international depuis son arrivée au pouvoir en 2024, par la parole et par les actes, par exemple le Venezuela, puis la menace contre le Groenland, pour ne citer que certains des facteurs les plus importants, ont créé les conditions mêmes qui ont permis à de nouvelles dynamiques de se déployer.11e.g. Déclaration des spécialistes du droit international sur l'agression militaire des États-Unis contre le Venezuela, Völkerrechtsblog, 30.01.2026 ; Hélène Lavoix, “Comment utiliser l'IA pour les signaux faibles - Trump, le révolutionnaire international ?”, The Red Team Analysis Society, 14 mars 2025. Ces dynamiques constituent une partie des impacts de la crise du Groenland.

Le 23 janvier 2026, le S&D, en sa qualité de chef de file de la commission du commerce international, publiait un communiqué de presse déclarant que l'accord commercial entre l'UE et les États-Unis doit rester gelé jusqu'à ce que la stratégie soit claire. La décision concernant la date du vote sur l'accord commercial entre l'UE et les États-Unis devait être prise le 27 janvier 2026. Le S&D voulait notamment en savoir plus et “par écrit” sur le soi-disant cadre décidé entre le président Trump et le secrétaire général de l'OTAN Mark Rutte. Dans le même temps, le communiqué de presse réprimandait la présidente du PE, Mme Metsola, lui rappelant sa place et son rôle.

L'Union européenne et les nouveaux accords commerciaux

“Dans un premier temps, le Conseil autorise la Commission européenne à négocier un nouvel accord commercial au nom de l'UE. Cela se fait par le biais d'un ‘mandat de négociation’. Avec cette autorisation, le Conseil fournit des directives de négociation qui incluent les objectifs, le champ d'application et les délais éventuels des négociations. Nota : le cadre États-Unis-UE n'étant pas un accord commercial conventionnel, cette étape ne concernait pas le cadre..

La Commission négocie ensuite avec le pays partenaire au nom de l'UE, en étroite collaboration avec le Conseil et le Parlement européen.

Une fois que les partenaires se sont mis d'accord sur le texte de l'accord, la Commission soumet une proposition formelle d'adoption au Conseil. 

À l'issue des discussions, le Conseil adopte une décision sur la signature de l'accord au nom de l'UE.

Elle envoie ensuite l'accord signé au Parlement européen pour approbation. 

Dans les dernières étapes, une fois que le Parlement européen a donné son approbation, le Conseil adopte la décision de conclure l'accord.

Une fois l'accord obtenu entre le Parlement et le Conseil, l'acte législatif est publié au Journal officiel.

Elle est ensuite transposée dans les législations nationales et s'applique à tous les citoyens européens”.”

Conseil de l'Union européenne, Accords commerciaux de l'UE; Parlement européen, Coup d'œil sur les commissions parlementaires.

Comme prévu, le 27 janvier, ainsi que le rapporte Politico d'après des interviews, les discussions se déroulant à huis clos, “Le Parlement européen ... a reporté sa décision de débloquer l'accord commercial entre l'UE et les États-Unis - mais a signalé qu'elle le ferait à une date ultérieure”.12Max Griera, “EU Parliament delays decision to unfreeze US trade deal” , Politico, Le 27 janvier 2026.

Entre-temps, il semble que la Commission européenne ait également souhaité que l'accord soit ratifié et l'ait fait savoir à la commission.13Ibid. Les membres du Parlement européen (MEP) se sont donc sentis responsables de veiller à ce que la Commission ne s'incline pas devant les États-Unis.14Ibid.

La commission du commerce se réunira à nouveau le 4 février 2026 et décidera alors des prochaines étapes, qui pourraient consister à débloquer, ou non, la ratification de l'accord, et de la date à laquelle un vote pourrait avoir lieu.15Ibid ; Max Griera, “EU Parliament eyes US trade deal approval with Trump-proof safeguards”, Politico, 28 janvier 2026.

Pendant ce temps, les députés de la commission du commerce discutent à huis clos de la manière de modifier le cadre États-Unis-UE pour s'assurer qu'il protège l'UE de toute nouvelle menace ou action agressive des États-Unis.16Pour l'ensemble de ce paragraphe, Griera, “EU Parliament ...”, Politico, 28 janvier 2026. Selon certaines informations, le S&D et Renaissance (Renew) envisagent des clauses de sauvegarde annulant l'accord en cas de menaces sur la souveraineté territoriale. Ils souhaitent également mieux définir et préciser les termes de l'accord : par exemple, une nouvelle menace de droits de douane américains suspendrait automatiquement le cadre. Pour leur part, les eurodéputés du PPE, qui font pression pour une adoption rapide du cadre commercial entre les Etats-Unis et l'UE et donc pour un retour à la normale, seraient d'accord avec des clauses de sauvegarde, mais éventuellement limitées à des points spécifiques et sans effet sur l'ensemble de l'accord. Ils s'opposent à la demande du S&D à la Commission européenne d'enquêter sur une éventuelle coercition américaine visant à forcer le Danemark à abandonner le Groenland, ce qui déclencherait alors l'instrument de lutte contre la coercition de l'UE. Tous s'accordent sur une clause donnant à la Commission européenne le pouvoir de revoir l'accord après une période déterminée, tandis que les points relatifs à l'acier doivent être révisés.

Si les membres de la commission commerciale se mettent d'accord assez rapidement sur le texte, ils pourraient alors voter sur ce dernier les 23 et 24 février, mais, là encore, la décision sera prise le 4 février.17Ibid.

Les modifications du cadre États-Unis-UE, ainsi que la décision de voter sur le texte amendé et le moment de le faire dépendront de l'évolution d'autres événements et dynamiques.

Par exemple, le début des discussions techniques dans le cadre d'un groupe de travail entre les États-Unis, le Danemark et le Groenland sur la sécurité dans l'Arctique, le 28 janvier, peut être considéré comme un signal positif.18Aamer Madhani Associated Press, “Rubio says technical talks with Denmark, Greenland officials over Arctic security have begun”, ABC News, 28 janvier 2026. Cependant, même si le ministre danois des affaires étrangères, Lars Lokke Rasmussen, s'est félicité de l'ouverture des négociations, les qualifiant de “très constructives“, il a également souligné :

“Ce n'est pas que les choses soient résolues, mais c'est bien parce que, maintenant, nous sommes revenus à ce que nous avions convenu à Washington il y a exactement deux semaines et un jour. Après cela, il y a eu un grand détour. Les choses se sont envenimées, mais nous sommes à nouveau sur la bonne voie.”

Le ministre danois des affaires étrangères, Lars Lokke Rasmussen, s'adressant aux journalistes à Bruxelles avant une réunion des ministres des affaires étrangères de l'Union européenne, rapporté par Sam Meredith, “Le Danemark se félicite des discussions constructives avec les États-Unis sur le Groenland : ‘Nous sommes à nouveau sur la bonne voie".“, CNBC, le 29 janvier 2026.

Donc, les membres de la commission du commerce considèrent très probablement ces deux éléments : les choses sont revenues à la normale, mais c'est très similaire à ce qui s'est passé avant l'escalade ; nous devons donc absolument nous assurer qu'aucune tension et escalade de ce type ne puisse recommencer. Il seront également très probablement influencés par tous les autres discours, déclarations et événements ayant lieu, lesquels vont informer leur vision de la présidence Trump, notamment en ce qui concerne l'Europe, mais pas seulement.

Mise à jour du 11 février 26: Vous pouvez suivre l'évolution de la situation avec les éléments suivants : Comité du commerce Communiqué de presse du 4 février 26 puis l'accord conclu au sein de la commission du commerce le 10 février 26 ici, Un vote est prévu pour la fin février ou le mois de mars (aucun communiqué de presse de la commission du commerce n'a encore été publié).

Impacts

Importations et exportations et stratégie connexe

La première série d'impacts qui résulte de cette dynamique déclenchée par la présidence de Trump est que l'accord commercial entre les États-Unis et l'UE n'est toujours pas en place, que l'accord sera plus protecteur de l'Europe et des Européens, et moins unilatéral en faveur des États-Unis. Cependant, la stabilité et la prévisibilité, qui étaient censées être un objectif majeur de l'UE pour cet accord, comme l'explique la Commission européenne, restent insaisissables. La stabilité ne peut être instaurée entre deux acteurs dans un monde hautement volatile et incertain lorsque l'un des acteurs est le moteur même de l'instabilité et du changement.19Par exemple, Hélène Lavoix, Comment utiliser l'IA pour les signaux faibles - Trump, le révolutionnaire international ?, The Red Team Analysis Society, 14 mars 2025.

En conséquence, les entreprises européennes doivent développer des politiques agiles concernant leurs importations, leurs exportations et leur stratégie connexe. Ces politiques doivent intégrer pleinement l'incertitude liée au commerce, notamment en termes de tarifs douaniers. Pour être pleinement agiles, elles doivent surveiller les dynamiques géopolitiques, notamment celles qui favorisent l'incertitude en ces domaines, afin d'être en mesure de prévoir les changements, y compris temporaires, et de réagir en conséquence. Une trésorerie suffisante peut notamment s'avérer nécessaire pour compenser d'éventuelles surprises.

L'avenir de l'Europe

Deuxièmement, en ce qui concerne l'Union européenne, et ce n'est pas moins important, nous voyons ici, malgré les discours sur l'unité, des positions diverses, voire opposées, continuer à se manifester au sein des groupes politiques, des États membres et des institutions européennes.

À première vue, cela conduit à trois grandes évolutions possibles pour l'Union européenne.

Si nous prenons les positions et les actions concernant le cadre commercial entre les États-Unis et l'Union européenne comme des indications, nous avons deux pôles.

Un pôle attirerait les acteurs qui veulent un retour à la normale et souhaitent que l'accord commercial soit signé le plus rapidement possible, pour le bien des affaires. Cependant, à la suite de la menace américaine contre le Groenland, ces groupes européens ont peut-être commencé à s'éloigner légèrement de ce pôle, comme le montre le fait qu'ils pourraient accepter des clauses de sauvegarde ajoutées au cadre américano-européen. Les orientations futures de ces positions devront être suivies de près. Les groupes qui gravitent autour de ce pôle sont le PPE (centre-droit), l'ECR (droite dirigée par le parti du Premier ministre italien Giorgia Meloni, avec 24 députés, suivi par la Pologne avec 20 députés) et les Patriotes (extrême droite, dirigée par le parti français de Marine Le Pen, le Rassemblement national, avec 30 députés, suivi par la Hongrie avec 11 députés).20Max Griera, “EU Parliament delays decision to unfreeze US trade deal” , Politico, Le 27 janvier 2026.

Les spécificités de chaque pays en termes de commerce avec les Etats-Unis jouent très probablement un rôle dans les positions des députés et des groupes en ce qui concerne la façon de traiter le cadre commercial entre les Etats-Unis et l'Union européenne. Par exemple, en termes de biens, l'Allemagne est le premier partenaire des Etats-Unis. En 2023, elle était également responsable de 52% de l'excédent commercial avec les États-Unis (en ne comptant que les excédents). Le PPE constitue, quant à lui, le plus grand groupe du Parlement européen pour l'Allemagne, comme le montre le tableau du Parlement européen “Députés européens par État membre et par groupe politique“Avec 32% de ses députés, l'Allemagne est le plus grand groupe national au sein du PPE, suivi à égalité par les Verts, l'ESN et le S&D avec 15% chacun. Les députés allemands constituent également le groupe national le plus important au sein du PPE (16,6 %), suivi par la Pologne (12,29%) et l'Espagne (11,76%). Il est donc logique que le PPE soutienne un retour à la normale et une ratification rapide de l'accord entre les États-Unis et l'UE, car il est très important pour l'Allemagne. On peut raisonner de la même manière pour l'Italie et l'ECR, l'Italie étant le troisième partenaire européen des États-Unis et enregistrant le deuxième excédent commercial le plus important (pour les marchandises).21Max Griera, “EU Parliament delays decision to unfreeze US trade deal” , Politico, Le 27 janvier 2026. Le rapprochement entre le chancelier allemand Merz et le premier ministre italien Meloni pourrait être une indication supplémentaire du renforcement de ce pôle.22James Angelos et al. “The EU's new power couple : Merz et Meloni”, Politico, le 23 janvier 2026 ; Transcription de la conférence de presse conjointe, le 23 janvier 2026.

À l'opposé, l'autre pôle attire ceux qui veulent être prudents face à un acteur promouvant un changement profond et prêt à utiliser des méthodes d'intimidation, comme l'administration Trump, et ceux qui veulent aussi s'assurer que l'Europe est forte de manière indépendante, et perçue comme telle. Les groupes du PE appartenant à cette catégorie sont le S&D (socialistes), Renaissance (Renew - libéraux - qui assure la présidence de la Commission de la sécurité et de la défense - SEDE) et les Verts. La gauche a également appelé non seulement à geler le vote, mais aussi à rejeter complètement l'accord.23La gauche, “European Parliament halts US Trade Deal”, 21 janvier 2026.

En supposant que tous les membres d'un groupe votent selon la ligne de ce groupe, ce qui n'est probablement pas le cas, nous avons 350 eurodéputés pour le pôle business as usual et 312 eurodéputés pour une Europe plus forte avec une “autonomie stratégique”. Restent l'ESN (Europe des nations souveraines) et les non-alignés, soit un total de 57 personnes, qui peuvent donc faire pencher la balance.

Compte tenu de la complexité des mécanismes de l'UE, et malgré le rôle intéressant joué par le Parlement dans le cas de la dynamique déclenchée par la menace américaine sur le Groenland sur l'accord commercial entre les États-Unis et l'UE, la position de chaque composante de chaque institution de l'UE, y compris les États membres, devrait être analysée en détail afin d'obtenir des scénarios plus précis.

L'Union européenne pourrait donc, à l'avenir, basculer vers l'un ou l'autre des pôles ou se fracturer. Ce dernier scénario pourrait résulter soit d'un refus de l'un des pôles de changer, bien que les derniers développements puissent indiquer une probabilité évoluant à la baisse pour cette hypothèse, soit d'un blocage. En effet, les institutions européennes étant traversées par de nombreuses lignes d'influence, il est possible qu'elles s'annulent les unes les autres. Ainsi, elles pourraient aussi favoriser un immobilisme global, très dangereux dans le contexte international tendu et changeant que nous connaissons.

Une stratégie judicieuse consisterait à s'assurer de sa résilience, quelle que soit le résultat future.

Notes

Publié par Dr Helene Lavoix (MSc PhD Lond)

Dr Hélène Lavoix est présidente et fondatrice de The Red Team Analysis Society. Elle est titulaire d'un doctorat en études politiques et d'une maîtrise en politique internationale de l'Asie (avec distinction) de la School of Oriental and African Studies (SOAS), Université de Londres, ainsi que d'une maîtrise en finance (major de promotion, Grande École, France). Experte en prospective stratégique et en alerte précoce, notamment pour les questions de sécurité nationale et internationale, elle combine 30 ans d'expérience en relations internationales et près de 20 ans en prospective stratégique et en alerte. Elle a vécu et travaillé dans cinq pays, effectué des missions dans 16 autres et formé des officiers de haut niveau dans le monde entier, par exemple à Singapour et dans le cadre de programmes européens en Tunisie et en Jordanie. Elle a été chargée de cours (niveau Master) et a enseigné la méthodologie et la pratique de la prospective stratégique et de l'alerte précoce dans des institutions prestigieuses telles que le RSIS à Singapour, SciencesPo-PSIA, ou l'Ecole Supérieure des Forces de Sécurité Intérieure en Tunisie et l'ENA Tunis, Institute of Leadership. Elle publie régulièrement sur les questions géopolitiques, la sécurité des approvisionnements et de l'uranium, l'intelligence artificielle, l'ordre international, la montée en puissance de la Chine et d'autres sujets liés à la sécurité internationale. Engagée dans l'amélioration continue des méthodologies de prospective et d'alerte, Mme Lavoix combine expertise académique et expérience de terrain pour anticiper les défis mondiaux de demain.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.