(Direction artistique et conception ; illustration
créés avec l'IA : Jean-Dominique Lavoix-Carli)
Pour examiner comment la géopolitique et les chaînes d’approvisionnement en minéraux stratégiques — en l’occurrence, le lithium — peuvent interagir et s’influencer mutuellement, la première chose à faire est de déterminer où se trouvent les gisements d’un minéral stratégique, quelle est la quantité estimée de ressources contenues dans ces gisements et, enfin, quelle partie de ces ressources peut être considérée comme des réserves. Il s’agit là du fondement même de l’analyse.
Or, si l'on souhaite obtenir l'évaluation la plus récente des ressources et réserves mondiales de lithium, en se basant sur les données fournies par la Commission européenne RMIS – Système d'information sur les matières premières, on apprend que le pays disposant des plus grandes réserves de lithium au monde serait la Bolivie, avec 39 millions de tonnes (chiffres de 2023 — dernières données disponibles).

Cela représenterait 57% des réserves mondiales selon le RMIS, soit 1,9 fois l'ensemble des réserves mondiales de 2023 selon le Service géologique des États-Unis (USGS), Synthèses sur les matières premières minérales, 2024, “ Lithium ” (pp. 110-111, données pour 2023), considéré au niveau international comme la “ référence absolue ” en la matière, et 1,05 fois l'ensemble des réserves mondiales de 2025, selon l'USGS 2026.
Nous sommes donc confrontés à un étrange mystère. Quelle est la quantité réelle de lithium que la Bolivie détient en réserves ? Ces réserves atteignent-elles véritablement 39 millions de tonnes, ou faut-il plutôt se fier à l’USGS ? Comment et pourquoi l’EC-RMIS arrive-t-il à un tel chiffre pour un minerai essentiel à l’UE, notamment utilisé dans les batteries au lithium indispensables aux véhicules électriques et à l’électrification ? Tous les acteurs impliqués dans la chaîne d’approvisionnement en lithium devraient-ils se précipiter en Bolivie ? Ou bien les réserves avancées par l’EC-RMIS sont-elles simplement une erreur ?
C'est ce que nous allons examiner dans cet article. Dans la première partie, nous expliquons pourquoi il est important, d'un point de vue géopolitique, de savoir quels acteurs produisent quelles connaissances et quel statut ces connaissances revêtent dans le monde. Ce faisant, nous présenterons l’USGS, principal acteur dans la production de connaissances sur les ressources et réserves minérales à l’échelle mondiale (et donc sur le lithium), ainsi que le RMIS (Raw Materials Information System) de la Commission européenne, aux côtés d’autres acteurs européens.
Dans cette deuxième partie, nous nous concentrons sur le mystère lui-même — à savoir les divergences entre les chiffres officiels fournis par la Commission européenne et ceux de l’USGS — et nous cherchons à expliquer d’où pourrait provenir cette différence. Ce faisant, nous mettons en évidence les aspects qu’il conviendrait de renforcer afin de garantir aux décideurs l’accès à de meilleures informations sur ce minéral essentiel.
Géopolitique du lithium à l'horizon 2040 : Huit scénarios pour la chaîne d'approvisionnement en amont
Art © Jean-Dominique Lavoix-Carli [2026] -
jdlavoixcarli.comLa plupart des rapports consacrés aux minéraux critiques reconnaissent l'importance de la géopolitique. Le présent rapport s'attache à en analyser les implications concrètes, à travers huit scénarios élaborés à partir d'un modèle causal comprenant 383 variables et 1 528 relations, en recourant à l'analyse structurelle (modèle de Godet, révisé à l'aide de mesures de centralité des réseaux). Pour en savoir plus:...
Sources officielles, production de connaissances et géopolitique
Pourquoi la source du savoir est-elle importante ?
En tant que politologues, nous ne nous transformons pas en géologues ni en spécialistes des ressources et des réserves. Nous nous appuyons sur des évaluations sérieuses fournies par des sources officielles et des experts reconnus.
Les réserves de lithium — ou de tout autre minéral ou ressource stratégique, d'ailleurs — dont dispose un pays constituent un élément clé de toute analyse politique et géopolitique relative à la chaîne d'approvisionnement en lithium.
Le niveau des réserves dont dispose notre pays, par rapport à celles des autres pays, dans un contexte de demande et de concurrence internationale pour cette ressource, revêt une importance cruciale pour un gouvernement, car il détermine sa stratégie en matière de lithium et de son exploitation, tant par le biais d'acteurs nationaux qu'internationaux.
Connaître les réserves existantes dans le monde, ainsi que l'état de notre influence et de nos relations diplomatiques avec chaque pays détenant ces réserves — par rapport à l'influence et aux relations d'autres pays également à la recherche de lithium — est essentiel pour tout État ayant besoin de lithium.
Ces calculs sont ensuite compliqués par la situation internationale, la géologie, la technologie, les capitaux nécessaires à l'exploitation minière et à l'extraction, les spécificités de la chaîne d'approvisionnement, etc. Pourtant, pour les responsables gouvernementaux et les stratèges, se faire une première idée de qui détient quoi constitue la base de leur réflexion.
Comme cette vision déterminera l'action des gouvernements en matière de lithium, les analystes des relations internationales, les stratèges d'entreprise et les sociétés impliquées dans la chaîne d'approvisionnement — de l'exploitation minière aux investissements en capital — doivent également la comprendre.
Cela signifie que nous devons comprendre qui s'exprime officiellement et qui définit les normes en matière de savoir.
L'architecture du concours sur les minéraux critiques : Cartographie des risques géopolitiques
Art © Jean-Dominique Lavoix-Carli [2026] -
jdlavoixcarli.comCe rapport de prospective stratégique, fondé sur un modèle de graphe causal comportant 161 variables, utilise des mesures de centralité pour mettre en évidence les leviers qui façonnent l'avenir de la chaîne d'approvisionnement et la manière dont le système peut évoluer sur le plan structurel. Pour en savoir plus:...
L'AIE, l'USGS et la construction du savoir normatif
En ce qui concerne le lithium, les deux premières sources officielles à consulter sont l’USGS pour les réserves et la production, et l’Agence internationale de l’énergie (AIE) pour l’offre et la demande. Pour un autre minéral tel que l’uranium, par exemple, il faudrait également tenir compte de la “ référence mondiale reconnue en matière d’uranium ”, élaborée conjointement par l’ L'Agence pour l'énergie nucléaire (AEN) et l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) — le “ Livre rouge ”.”
En ce qui concerne les réserves de minéraux critiques, l'AIE s'appuie sur les chiffres de l'USGS (voir par exemple, AIE, Perspectives mondiales sur les minéraux critiques à l'horizon 2025 p. 211), ainsi que pour ses perspectives régionales, aux côtés de l’USGS, de S&P Global (2025) et de la Commission européenne (2025), RMIS – Profils des matières premières (AIE, ibid., p. 259). Nous ne savons toutefois pas quelle source correspond à quelle information.
L'AIE, en tant que organisation internationale, représente un corpus de connaissances consensuel partagé par l'ordre international des États et détient ainsi un pouvoir normatif. Ce pouvoir normatif est à son tour conféré aux sources auxquelles il fait appel, puisque ce recours équivaut à une forme de validation internationale.
De ce fait, les connaissances de l'USGS deviennent la référence et la norme, acceptées et reconnues même par les agences internationales. Par ailleurs, l’USGS fait également partie de l’administration américaine. Ainsi, quelles que soient la qualité et la validité de ses travaux, lorsque l’USGS partage ses connaissances avec le monde entier, il s’agit de connaissances détenues par les États-Unis — qui restent, pour l’instant, la puissance la plus influente au monde.
Connaissance, souveraineté et intérêt national
- L'étrange mystère des réserves de lithium de la Bolivie
- Au-delà de la géopolitique : Comprendre les pressions critiques qui remodèlent notre monde.
- VIGILANCE - La guerre en Iran, l'Arabie Saudite et les Houthis
Si nous nous en tenons aux niveaux international et national qui nous intéressent ici en premier lieu sur le plan géopolitique, les acteurs producteurs de connaissances devraient fonder celles-ci sur leurs propres capacités : leurs experts, leurs services géologiques, des entreprises réputées de leur propre nationalité et, idéalement, sans liens avec l’étranger. Si un pays souhaite être souverain et indépendant, il ne peut pas dépendre uniquement et exclusivement des connaissances produites par d’autres pays ou par des entités issues d’autres pays. L’absence de liens avec des territoires, des capitaux ou, plus largement, des intérêts étrangers est essentielle pour garantir que les connaissances produites — fondement de toute politique — ne soient pas entachées, même involontairement, par les intérêts nationaux d’autrui. Ces connaissances doivent rester indépendantes de toute influence extérieure.
Ainsi, lorsque l'on utilise les données de l'USGS, malgré la réputation de cet organisme, il faut garder à l'esprit leur origine. Bien sûr, une grande puissance comme les États-Unis se doit de produire des données aussi précises que possible, sous peine de perdre de son influence dans la production internationale de connaissances. Il est néanmoins toujours utile de garder à l'esprit d'où proviennent ces connaissances.
Par exemple, l'USGS se définit comme suit :
Créé par une loi du Congrès en 1879, l'USGS fournit des données scientifiques adaptées à un monde en mutation, qui reflètent les besoins en constante évolution de la société et y répondent. En tant que branche scientifique du ministère de l'Intérieur, l'USGS met à disposition un large éventail de données et d'expertise dans les domaines de la géologie, de l'hydrologie, de la biologie et de la cartographie afin d'étayer la prise de décision sur les questions liées à l'environnement, aux ressources et à la sécurité publique.
Elle fournit notamment les données sur lesquelles repose l’ensemble de la politique américaine en matière de ressources minérales — depuis la liste des minéraux stratégiques jusqu’à toutes les mesures américaines connexes, tant nationales qu’internationales, en passant par le commerce et la diplomatie, voire des initiatives potentiellement plus agressives telles que la vision de Trump concernant le Groenland, et peut-être un jour une invasion visant à s’assurer l’accès à ces ressources.1par exemple, Hélène Lavoix, “La menace américaine contre le Groenland : Quand aurions-nous dû commencer à la surveiller ?“, le Red Team Analysis Society, 21 janvier 2026. Si l'USGS venait un jour à se tromper, l'ensemble de la stratégie et de la politique des États-Unis s'en trouverait faussé et, en fin de compte, les États-Unis ne parviendraient pas à préserver leurs intérêts nationaux.
Ainsi, même si les autres États doivent, pour des raisons d'intérêt national et d'État, toujours garder à l'esprit l'origine des données communiquées par l'USGS, les obligations nationales et internationales qui incombent à cet organisme font que son processus de production de connaissances peut lui-même être considéré comme une référence, ou du moins comme un exemple utile.
Par exemple, à l'USGS Synthèses sur les matières premières minérales annexe, où tous les termes sont définis et les sources des données sont indiquées — par exemple dans la “ Partie B — Sources des données sur les réserves ” —, on trouve :
“ Les données nationales sur les réserves de la plupart des matières premières minérales figurant dans le présent rapport, y compris celles des États-Unis, proviennent de diverses sources. La source idéale de ces informations serait des évaluations exhaustives appliquant les mêmes critères aux gisements situés dans différentes zones géographiques et présentant les résultats par pays. En l’absence de telles évaluations, les estimations des réserves nationales établies par les pays pour certaines matières premières minérales constituent la principale source d’informations sur les réserves nationales. En l’absence d’informations issues d’évaluations nationales réalisées par les gouvernements, des sources telles que des articles universitaires, des rapports d’entreprises, des présentations de représentants d’entreprises et des articles de revues spécialisées, ou une combinaison de celles-ci, servent de base aux informations nationales sur les réserves présentées dans les sections consacrées aux matières premières minérales de la présente publication… ”
Synthèses sur les matières premières minérales 2024, annexe ,”, Partie B — Sources des données sur les réserves ”, p. 210.
Nous disposons désormais d'une vue d'ensemble de la production normative des connaissances sur les ressources et les réserves de minéraux critiques, ainsi que d'une vision idéale de ce à quoi cela pourrait, ou devrait, ressembler pour un État pris isolément.
La production fragmentée de connaissances au sein de l'UE concernant les minéraux critiques
En ce qui concerne l'Union européenne, une liste de Matières premières essentielles et l'un des Matériaux stratégiques ont été fixés par le 2024 Loi sur les matières premières critiques. Un réexamen de ces listes doit avoir lieu avant le 24 mai 2027, puis tous les trois ans par la suite. La Commission européenne RMIS – Système d'information sur les matières premières, dirigé et géré par le Centre commun de recherche (CCR), est chargé de ces listes et élabore notamment des profils des matières premières, des profils par pays et des fiches d'information.
Par ailleurs, on constate une autre initiative, ÉCRAN 3, coordonné par le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), un consortium européen composé de “ 16 partenaires et 8 entités affiliées issues de 12 pays ”, financé par le programme de recherche et d’innovation “ Horizon Europe ” de l’Union européenne au titre de la convention de subvention n° 101138060, qui soutient l’examen et la validation des données relatives aux matières premières critiques. Il « se déroulera de janvier 2024 à décembre 2027, avec un budget de 2,99 millions d’euros ».2Appel à candidatures d'experts pour le 2e atelier de validation SCRREEN3.
À titre indicatif – bien qu’une comparaison directe soit impossible, car il faudrait prendre en compte la part du budget du CCR consacrée aux minéraux ainsi que, éventuellement, le budget de chaque organisme concerné dans chaque État membre – le président américain Trump a demandé $892,7 millions pour l’USGS pour l’exercice 2027, alors que le budget adopté pour cette agence en 2026 s’élevait à $1,420 milliard.3“Le Service géologique des États-Unis (USGS) : demande de budget pour l'exercice 2027“, EveryCRSReport.com, 16 avril 2026.
SCRREEN participe – ou devrait participer – au Système d'information sur les matières premières (RMIS), comme expliqué lors d'une réunion du CCR en 2024 / Agence exécutive européenne pour la santé et le numérique (HaDEA) Technique Atelier “ Intégrer les connaissances issues des projets européens dans le Système d'information sur les matières premières (RMIS) ”, les 9 et 10 octobre 2024.
En effet, au plus haut niveau de la Page web de la fiche d'information RMIS consacrée au lithium, on trouve un lien permettant d'accéder à la Fiches d'information SCRREEN sur la criticité du lithium.
L'existence même de ce lien laisse supposer qu'il existe deux fiches d'information distinctes sur le lithium au sein de l'Union européenne. La manière dont les données de l'une alimentent l'autre, voire s'il y a un tel lien, n'est pas clairement précisée.
L'EC-RMIS pourrait être considéré comme un compilateur de données, mais pas comme un producteur de connaissances au même titre que l'USGS. À l'avenir, une partie de ce rôle pourrait incomber à l' Service géologique pour l'Europe (GSEU), ou une structure similaire — mais il ne s'agit là “ que ” de projets, “ financés par l'Union européenne ”, qui n'ont donc aucun caractère officiel.
On peut se demander si la multiplication des projets, des programmes, des réseaux et des consortiums regroupés sous l'égide de l“” Union européenne » favorise une utilisation optimale des ressources ou la mise en œuvre d'une stratégie optimale.
Penchons-nous maintenant sur notre première énigme : la déclaration officielle de la Commission européenne concernant les réserves de lithium de la Bolivie, et plus généralement les réserves mondiales de lithium, par rapport aux données de l'USGS.
Explication de l'écart entre les chiffres de l'EC-RMIS et ceux de l'USGS
Incohérences et données obsolètes
En ce qui concerne le lithium, selon Données publiques de l'USGS 2026, nous disposons des chiffres suivants, tels qu'ils apparaissent dans les graphiques ci-dessous :

Plus précisément, les ressources de la Bolivie s'élèvent à 23 millions de tonnes, et le pays ne dispose d'aucune réserve. On peut supposer que, lorsque l'USGS a recueilli ses données, la Bolivie n'exploitait encore aucune mine de lithium et ne disposait donc d'aucune réserve.
Maintenant, si l'on examine l'EC-RMIS Profil du lithium, le premier graphique présente les cinq premiers détenteurs de réserves de lithium au monde : la Bolivie (501 TP8T), l’Australie (121 TP8T), la Chine (101 TP8T), l’Argentine (81 TP8T) et les autres pays (201 TP8T). Les réserves de l’UE s’élèvent à 1,21 TP8T. Aucune année n’est indiquée pour ces données. Si l’on télécharge la section “ À propos des données – Tableau de bord ” et que l’on consulte le chapitre consacré au lithium, on peut lire : “ Année de référence : 2022… Dernière mise à jour du tableau de bord RMIS : novembre 2024. ” Comparons ces chiffres avec ceux de l’USGS pour 2025, issus des prévisions de 2026 :



Les chiffres sont radicalement différents, notamment pour la Bolivie. Les “ réserves ” du RMIS ne correspondent ni aux réserves de l’USGS ni à ses ressources. L’USGS précise que les ressources ont fait l’objet d’une révision considérable à l’échelle mondiale en 2025 ; une partie de cet écart pourrait donc provenir de cette révision, ainsi que de révisions antérieures. Par ailleurs, les premières données présentées par le RMIS datent de 2022 — elles sont donc difficilement comparables au « Critical Summary » de l’USGS de 2026, bien plus récent.
Cela suffit à démontrer que le cycle de révision triennal prévu dans le Loi européenne sur les matières premières critiques est bien trop long. Cela signifie, comme le montrent les graphiques, que les responsables politiques de l’UE et les autres décideurs qui s’appuient sur les données de l’UE travaillent à partir de chiffres obsolètes — ce qui pourrait avoir de graves conséquences lorsqu’il s’agit de matières premières critiques et stratégiques. Et si cet écart est déjà connu, que les données du RMIS sont écartées et que l’USGS est considéré comme la véritable référence, alors l’argent des contribuables européens est dépensé pour produire des données qui ne sont pas utilisées.
De son côté, SCRREEN 3 procède actuellement à une révision de ses fiches d'information sur les matières premières critiques, dont la dernière phase aura lieu au cours de l'été 2026.4Appel à candidatures d'experts pour le 2e atelier de validation SCRREEN3. Cependant, si l'on examine le version provisoire de la fiche d'information sur le lithium (SCRREEN/2025) indique que, pour les réserves et les ressources, il utilise Données de l'USGS publiées en 2025 – c'est-à-dire les chiffres de 2024. On peut y lire : “ Les ressources mondiales de lithium mesurées et indiquées ont atteint environ 115 millions de tonnes, selon les dernières données de l'USGS. ”5Ibid. Le plus récent USGS 2026 Le rapport précise en revanche : “ Grâce à la poursuite des travaux d'exploration, les ressources en lithium mesurées et indiquées ont considérablement augmenté à l'échelle mondiale et s'élèvent au total à environ 150 millions de tonnes. ”
Ainsi, malgré les efforts déployés, les connaissances nouvellement synthétisées sont déjà obsolètes avant même d'être publiées. À l'instar du tableau de bord EC-RMIS, cela met en évidence un problème grave pour les intérêts nationaux, la stratégie et l'élaboration des politiques.
Les réserves de la Bolivie sous la loupe : les données de 2023
Sous les premiers graphiques du tableau de bord RMIS, les réserves de lithium sont ventilées et représentées sous forme de bulles. Les réserves de la Bolivie apparaissent nettement supérieures à toutes les autres, comme le montre la première capture d'écran.
On y trouve enfin une date : 2023. Le téléchargement du fiche d'information spécifique à ce graphique, si l'on se réfère à la rubrique “ Lithium ”, l'année 2023 est en effet l'année de référence.
Il convient donc de comparer ces données de 2023 avec celles de l'USGS pour 2023, publiées dans le Rapport 2024:
Pour 2023, les écarts sont encore plus importants que ceux observés ci-dessus. En comparant les chiffres pays par pays, on obtient le résultat suivant :



Aucune tendance évidente ne se dégage : on ne constate ni surestimation ni sous-estimation systématique susceptible d'apporter une explication.
De son côté, SCRREEN3 utilise, dans ses différentes fiches d'information sur le lithium, les données de l'USGS concernant les ressources et les réserves. Le prochaine édition, d'après les données de l'USGS 2025, tout comme le Fiche d'information 2023 basée sur les données de l'USGS de 2022 (données de 2021), indique que la Bolivie dispose de 23 millions de tonnes de ressources et ne possède aucune réserve (tableaux 9 et 10).
Essayons d'analyser les données de l'EC-RMIS.
Que signifie le terme “ réserve ” dans le cadre de l'EC-RMIS ?
La définition exacte des ressources et des réserves est clairement codifiée dans le secteur minier, même si plusieurs systèmes coexistent. Les spécialistes qui travaillent avec ces différents systèmes connaissent leurs différences, précisent quel système ils utilisent et s'efforcent d'assurer la cohérence de leurs données d'un pays à l'autre.
Au niveau international, ce système est né des interactions entre trois cadres : le cadre américain Circulaire n° 831 de l'USGS, le Code australasien de communication des résultats d'exploration, des ressources minérales et des réserves de minerai (le JORC Code), et le Normes de définition du CIM relatives aux ressources minérales et aux réserves minérales (Les lecteurs intéressés trouveront des informations détaillées sur la contribution historique de chacun ici).
Le commun qui en résulte CRIRSCO Cette norme a désormais été adoptée par les représentants du secteur minier de nombreux pays, ce qui ne revient pas à dire qu’elle a été adoptée par les entités publiques de ces pays. Cette norme est définie comme suit :

Il convient de noter que le passage du statut de “ ressources ” à celui de « réserves » nécessite que plusieurs critères soient remplis, ce qui exige une évaluation et l’expertise d’une « personne compétente ». Ces facteurs déterminants comprennent : l’exploitation minière et la métallurgie (dispose-t-on de la technologie nécessaire pour séparer le lithium du magnésium ?), les infrastructures (y a-t-il des routes, de l’eau et de l’électricité pour faire fonctionner l’usine ?), le droit et l’environnement (l’entreprise détient-elle les autorisations environnementales nécessaires ?) ainsi que la société et les pouvoirs publics (la communauté locale ou l’État souverain autorise-t-il l’extraction ?).
En ce qui concerne l'USGS, les définitions des ressources et des réserves sont toujours régies par Circulaire n° 831 de l'USGS, qui diffère de la norme CRIRSCO :

Les ressources sont classées en deux catégories, “ mesurées ” et “ indiquées ”, et regroupées sous le terme “ prouvées ”. Les réserves sont explicitement définies comme la partie de ces ressources « prouvées » qui est économiquement exploitable au moment de l'évaluation.
Malheureusement, la notion d“” exploitabilité économique “ (USGS) ne correspond pas exactement aux ” facteurs de modification » de la norme CRIRSCO.
En ce qui concerne l’EU-RMIS, les deux fiches d’information disponibles indiquent que “ l’estimation des réserves minérales fournie par (S&P, 2024) repose principalement sur les normes de reporting du CRIRSCO (dernière mise à jour en mai 2024) ”. Le terme “ principalement ” est préoccupant, car il suggère qu’aucun effort réel de normalisation n’a été entrepris, contrairement à l’approche de l’USGS. Cela pourrait constituer une première source de divergence.
Quoi qu'il en soit, l'EC-RMIS porte sur les réserves, et non sur les ressources. Compte tenu de la logique différente des deux systèmes — CRIRSCO et USGS —, il faut s'attendre à certains écarts entre les chiffres. Mais comme l'USGS reste la référence absolue en matière de ressources et de réserves, nous devons tout de même effectuer la comparaison par rapport à ce système.
À première vue, les facteurs de correction du CRIRSCO devraient être plus stricts que le critère de “ viabilité économique ” de l’USGS. On pourrait donc s’attendre à ce que tous les chiffres des réserves RMIS soient inférieurs à ceux de l’USGS — ce qui n’est pas le cas, comme le montre le tableau ci-dessous (nous avons également conservé les chiffres des ressources de l’USGS à titre de référence ; dans ce cas, les chiffres RMIS devraient toujours être inférieurs et apparaître donc en valeur négative dans le tableau ci-dessous) :

L'incohérence la plus frappante concerne les réserves de la Bolivie. Celles-ci s'élèvent à 39 millions de tonnes selon l'EC-RMIS, alors qu'elles sont totalement inexistantes selon l'USGS (la production n'a pas encore commencé, ou est peut-être sur le point de démarrer, avec la participation d'une entreprise chinoise et d'une entreprise russe).6Muflih Hidayat, “Développement du secteur du lithium en Bolivie : des réserves colossales face aux défis de la production”, Alerte de découverte (Mining News), 24 octobre 2025. Si l'on compare les réserves boliviennes de RMIS aux ressources boliviennes de l'USGS (23 millions de tonnes), le chiffre avancé par RMIS dépasse celui de l'USGS de 15 millions de tonnes — ce qui n'est pas négligeable.
Si l'écart est particulièrement frappant dans le cas de la Bolivie, des divergences très importantes apparaissent également dans la plupart des autres chiffres. Comme aucune d'entre elles n'est expliquée, il devient de fait impossible de se fier au système EC-RMIS pour les réserves de lithium.
Il semble probable que le RMIS n'ait pas harmonisé les données qu'il a recueillies d'un pays à l'autre, ni vérifié la plausibilité de ses résultats par rapport à ceux de l'USGS.
À qui appartiennent ces données ? Les sources derrière l'EC-RMIS
Le RMIS s'appuie entièrement sur S&P 2024 pour ses données, c'est-à-dire sur la plateforme Global Mining Intelligence de S&P Global. (Nous avons contacté S&P Global pour leur demander s'ils pouvaient nous aider à expliquer ces différences, mais nous n'avions pas reçu de réponse à la date de publication.)
C'est un choix surprenant. Premièrement, comment une entité quasi-étatique peut-elle s'en remettre entièrement à une entité de marché ? Les logiques et les intérêts en jeu ne sont pas les mêmes. Deuxièmement, comment une entité représentant des États souverains et indépendants peut-elle s'en remettre à une entreprise privée américaine, compte tenu des diverses tensions entre l'UE et les États-Unis — tensions qui sont antérieures à l'élection du président Trump ?.
L'USGS, en revanche, ne s'appuie pas exclusivement sur les données fournies par une entreprise privée, aussi réputée soit-elle, même si celle-ci est américaine.
Confier la production des connaissances d'État à une entreprise étrangère revient à renoncer à sa souveraineté et à son indépendance.
On aurait pu s'attendre à ce que l'UE compile et harmonise les données mondiales sur les minéraux critiques provenant de ses propres États membres — à supposer que de telles données existent.
Conclusion
Il est impossible de se fier aux données EC-RMIS de 2024 concernant les réserves de lithium, même s'il s'agit des statistiques officielles de la Commission.
La difficulté à comprendre l'écart par rapport aux chiffres de l'USGS jette malheureusement le discrédit sur l'ensemble de la fiche d'information, qui apparaît alors comme potentiellement peu fiable — même si d'autres chiffres qu'elle contient pourraient très bien être corrects (nous ne les avons pas vérifiés). Aucun décideur ou chercheur sensé ne consacrera le temps nécessaire à la comparaison et à la vérification de chaque chiffre de cette fiche d'information, à moins d'en avoir reçu la mission expresse.
Pire encore, le problème mis en évidence ici concernant les réserves de lithium pourrait également jeter le doute sur l'ensemble du projet RMIS pour d'autres minéraux critiques, si d'autres incohérences majeures et inexpliquées venaient à être révélées.
Sur le plan de l'influence, cela jette le discrédit sur la Commission européenne et sur l'Union européenne dans son ensemble.
De plus, en ce qui concerne le lithium, si les décideurs fondent leurs stratégies, leurs politiques et leurs actions sur des données issues de systèmes d'information de gestion des ressources (RMIS), les conséquences pourraient être graves.
D'autres initiatives et projets financés par l'UE s'appuient, pour les données mondiales, sur l'USGS. Bien que cela puisse être la seule option réaliste, elle n'en reste pas moins risquée, au cas où les États-Unis décideraient un jour de se retirer ou de modifier les publications de l'USGS.
Recommandations politiques
L'Union européenne devrait veiller à l'exactitude des données officielles qu'elle fournit et allouer de manière permanente des ressources suffisantes à cette tâche.
Toutes les institutions européennes et tous les États membres devraient, dans les plus brefs délais, prendre toutes les mesures nécessaires pour garantir la validité des connaissances officielles produites.
Compte tenu de leur caractère essentiel, les données relatives aux minéraux critiques devraient être révisées chaque année, et non tous les trois ans.
Il convient de s'efforcer de rétablir l'indépendance de l'Europe en matière de production de connaissances, car cela est essentiel pour mener une action efficace.
Le Parlement européen (PE) – ainsi que les commissions concernées – devrait veiller à ce que le budget de l'UE pour 2024 Loi sur les matières premières critiques est mis à jour en conséquence.
Notes
- 1par exemple, Hélène Lavoix, “La menace américaine contre le Groenland : Quand aurions-nous dû commencer à la surveiller ?“, le Red Team Analysis Society, 21 janvier 2026. ↩︎
- 2
- 3“Le Service géologique des États-Unis (USGS) : demande de budget pour l'exercice 2027“, EveryCRSReport.com, 16 avril 2026. ↩︎
- 4
- 5Ibid. ↩︎
- 6Muflih Hidayat, “Développement du secteur du lithium en Bolivie : des réserves colossales face aux défis de la production”, Alerte de découverte (Mining News), 24 octobre 2025. ↩︎































